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Notes pour la lecture analytique du 2ème extrait de Cendrillon de Joël Pommerat
Introduction
- Joël Pommerat est un auteur et un metteur en scène de théâtre. Il est le fondateur d’une compagnie, la
compagnie Louis Brouillard. C’est avec ses acteurs, à partir d’une recherche sur le plateau, qu’il écrit ses pièces.
- Cendrillon est un spectacle créé en 2011 et qui constitue une réécriture du conte populaire. Nous allons
étudier un extrait de la scène 4 de l’acte II qui correspond à l’intervention de la fée pour permettre à la jeune
fille d’aller au bal. Cette scène correspond chez Perrault à l’intervention de la marraine qui transforme une
citrouille en carrosse, les souris en chevaux et qui d’un coup de baguette magique revêt Cendrillon d’une robe
bordée d’or et de pierreries ainsi que de pantoufles de verre. Chez Grimm, c’est le noisetier planté près de la
tombe de la mère qui habille de soie et d’or.
- Problématique : Nous allons nous demander comment Pommerat fait une réécriture parodique de cette étape
du conte.
- Plan : Nous verrons d’abord le traitement du langage et des personnages avant de nous intéresser aux actions
et à l’intrigue.
Développement
I) Un langage et des personnages triviaux
- Ce qui frappe le plus à la lecture de cette scène est l’emploi d’un vocabulaire très familier (« baratiner »,
« merde », « foirer », « on s’en fout », « la trouille »), et de tournures très orales et très relâchées (« je les
connais de l’autre fois », « faut prévenir », « vous allez me faire quoi ? », « je vois plus où c’est la sortie »). On
observe aussi des jeux de mots un peu faciles (« t’occupe je m’en occupe »). L’emploi de cette langue actualise
bien sûr le conte et crée un effet comique lié au décalage par rapport au texte source qui, pour un lecteur
français est celui de Perrault. Perrault, dans son texte écrit au 17ème siècle, respecte le bon goût et les
bienséances. On peut donc dire que ce langage a une dimension burlesque : il ramène le conte merveilleux et
édifiant au niveau d’une réalité triviale.
- La fée, comme la jeune fille, ont perdu en partie leur caractère de personnages extraordinaires. Leurs
préoccupations sont celles de bonnes copines un peu vulgaires aux préoccupations très triviales « j’ai rien à me
mettre », « on va faire un tour à cette soirée ? »). Leur rapport est d’ailleurs un rapport d’égalité et elles sont
parfois en conflit « la fée : alors là j’en ai marre », « arrête de blaguer » / « La très jeune fille : vous avez
intérêt à ce qu’il y ait rien qui m’arrive »). Là encore, il y a un écart par rapport aux attentes du lecteur et par
rapport aux lieux communs des contes de fée, un écart burlesque dont l’effet est principalement comique.
- Plus précisément, contrairement à la jeune fille des contes de Perrault et de Grimm, la très jeune fille de
Pommerat ne souhaite pas se rendre au bal (« j’ai rien à me mettre de toute façon ») : elle a totalement
intériorisé son indignité. Dans la réécriture de ce personnage, qui est donc aussi une réinterprétation,
Pommerat, projette sans doute une interprétation psychanalytique (ce rabaissement de soi que s’inflige la
jeune fille serait finalement le résultat de la culpabilité inconsciente qu’elle a éprouvé à la mort de sa mère,
culpabilité qui s’est manifesté à travers le malentendu : « Tant que tu penseras à moi tout le temps sans jamais
m’oublier… je resterai en vie quelque part », et qui serait le symptôme d’une violence psychique maternelle.)
Plus largement il peut y avoir à travers ce personnage, une sorte de portrait d’adolescente contemporaine.
- La fée est, quant à elle, une fée « amateur », une fée de 2de zone, laborieuse, qui « bosse, progresse, lit des
bouquins » fait des « tours des années 50 » mais qui rate ses tours (« merde, raté »). On est là encore face à
du burlesque mais ce burlesque peut avoir aussi une certaine profondeur de signification. La pièce est rendue
contemporaine, or nos cultures et nos mentalités contemporaines forgées par le progrès scientifique et
technologique, laissent font moins de place au merveilleux, à la transcendance. D’ailleurs la très jeune fille est
tout à fait incrédule : « je me demande si vous n’êtes pas en train de me baratiner depuis le début avec cette
histoire de fée. »
Transition : Nous avons donc vu comment par la langue et par la caractérisation des personnages, Pommerat,
dans cette scène, faisait une parodie burlesque du texte source, dans le but à la fois de faire rire mais aussi de
suggérer la manière dont il interprète le conte. Nous allons voir maintenant les actions qu’il met en scène.
II) Des actions burlesques
Ph. Campet / Lycée Victor Hugo / Marseille /
- Notons d’abord que l’enjeu de la scène sur le plan de l’intrigue est fidèle au conte : il s’agit bien de faire
intervenir un adjuvant, la fée (c’était une marraine chez perrault, un rameau de noisetier chez Grimm) pour
permettre à Cendrillon d’aller au bal (« la fée : bon on y va faire un tour à cette soirée ? La très jeune fille :
D’accord ») en permettant sa métamorphose en jeune fille séduisante (« je m’occupe de ta robe ») par le biais
d’une intervention merveilleuse (« une boite magique »)
- Comme souvent dans les contes de fée (voir la version de Grimm en particulier), on trouve une figure de
répétition dans les étapes du récit. Par deux fois la jeune fille rentre dans la boite magique (« c’était le premier
essai : retourne dans la boite »). Mais cette répétition est le résultat d’un fiasco de la première tentative, ce qui
donne à cette répétition une dimension parodique («ça va encore foirer je le sens »).
- Les métamorphoses de la jeune fille n’ont rien d’un processus magique immédiat comme dans les contes de
Perrault de Grimm (rappelons la phrase de Perrault : « Sa marraine ne fit que la toucher avec sa baguette et en
même temps ses habits furent changés en des habits de drap d’or et d’argent »): ici, elles donnent lieu à des
bruits d’explosion, et produisent des fumées : « on entend un énorme bang provenant de l’intérieur de la boite.
De la fumée s’en échappe »). La magie est dégradée en processus mécanique mal maîtrisé et la fée en apprenti
sorcière (« je me reconcentre », « je compte dans ma tête », « la fée recommence les mêmes gestes de
magicien que tout à l’heure. On entend un énorme bang. Fumée. »). Tout cela a encore une dimension
burlesque et parodique.
- Bien entendu les effets de l’amateurisme de la fée sont aussi tout à fait comiques et farcesques : à la
première tentative, la très jeune fille est transformée en majorette, ce qui renvoie à une tradition populaire du
20ème siècle que l’on peut considérer comme un peu vulgaire (ce n’est pas en majorette que Cendrillon pourra
séduire un prince), la deuxième fois en mouton… Notons que l’idée du mouton sortant d’une boite peut être la
réminiscence d’un conte pour enfants contemporain, Le Petit Prince de Saint Exupéry.
Conclusion
La réécriture que Pommerat fait du conte Cendrillon a de multiples dimensions (réinterprétation, transposition,
parodie). Dans cette scène, c’est la dimension comique et parodique qui domine. Les actions, les personnages
et le langage sont traités d’une manière qui s’écarte du texte source et qui va dans le sens d’une trivialité. Il y
a, pour le spectateur, un plaisir dans la sensation de cet écart et dans la dimension transgressive qu’il peut
prendre.
Ph. Campet / Lycée Victor Hugo / Marseille /