Impact 01 - Impact Journalism Day

acteurs
du changement
N
AGIR – INVENTER – VIVRE MIEUX
édito
ous sommes informés en temps
réel de tous les problèmes mondiaux, et ce déferlement d’informations est souvent anxiogène.
Pire encore, il anesthésie.
Pourtant, loin du bruit et de la
fureur du monde, de plus en plus d’hommes et de
femmes d’entreprises, d’universités, d’organisations multiplient les initiatives, les projets, les inventions, dans le seul but d’améliorer la marche
du monde. L’entrepreneuriat solidaire et, plus largement, l’innovation sociale ont le vent en poupe.
Si les médias ont le devoir de nous alerter, « porter la plume dans la plaie » – selon l’expression du
grand journaliste Albert Londres (1884-1932) – ne
suffit plus. Les journalistes ont la volonté de relayer plus souvent les réponses apportées aux problèmes. Ainsi, ils médiatisent toutes ces initiatives,
inspirent et génèrent plus d’« impact ».
Aujourd’hui, pour la seconde édition de l’Impact
Journalism Day, une quarantaine de journaux internationaux, dont Le Monde, ont répondu à cet
appel et publient un supplément consacré aux initiatives concrètes et positives. Le site Sparknews,
qui s’est donné pour mission de rassembler toute
l’information disponible sur les innovations qui
font avancer la planète, a mutualisé les articles en
provenance de chaque média participant pour
que tous puissent choisir parmi plus de cent histoires. Le 24 septembre, les rédacteurs en chef de
ces journaux se réuniront à Paris pour réfléchir
aux moyens d’aller encore plus loin ensemble.
L’an dernier, lors du premier Impact Journalism
Day, une lectrice a fait lire à son mari un article sur
des lunettes ajustables, un produit à 4 dollars
(3 euros) s’adaptant à toutes les vues grâce à un
système de double verre. Or, son mari était l’un
des responsables d’une entreprise mondiale de
verres de lunettes. Il a rencontré les inventeurs, et
ils ont commencé à tester un projet pilote en Inde
qui pourrait concerner des dizaines de millions
de personnes démunies.
Aujourd’hui, vous êtes 100 millions de lecteurs à découvrir les histoires inspirantes de
l’Impact Journalism Day. Imaginez si chacun de
vous les partageait autour de lui ? Choisissez-en
une et racontez-la à vos enfants, à vos collègues,
à vos amis. Partagez-la sur les réseaux sociaux.
Devenez, vous aussi, des passeurs d’espoir en
inspirant les autres. p
christian de boisredon
(fondateur de sparknews) et
vincent giret (« le monde »)
Rejoignez-nous sur Sparknews.com
Contribuez à la prochaine édition de l’Impact
Journalism Day en nous suggérant des projets.
[email protected]
BORIS SEMENIAKO
En partenariat
avec
Cahier du « Monde » No 21673 daté Mardi 23 septembre 2014 - Ne peut être vendu séparément
2 | acteurs du changement
0123
MARDI 23 SEPTEMBRE 2014
Agir
L’océan, nettoyé à la volonté
e n v i r o n n e m e n t | Depuis trois ans, Boyan Slat, 19 ans, mobilise des centaines d’experts
autour d’une idée fixe : utiliser le courant naturel pour débarrasser les mers des déchets plastique
E
n 2011, à 16 ans, Boyan Slat, en
vacances en Grèce avec sa famille, a découvert que des
quantités alarmantes de plastique flottaient dans la mer
Egée. Il a pensé – comme
beaucoup d’autres – qu’il fallait agir. Sauf
que lui a réellement cherché une solution.
Dès son retour à Delft, tout près de
La Haye, le jeune Néerlandais mène une
expérience avec un camarade de lycée
pour mesurer la pollution plastique de la
mer du Nord. Les résultats ne sont pas
concluants – leur outil de mesure est endommagé par les courants –, mais les
deux étudiants sont mentionnés dans
un quotidien local.
C’est ainsi qu’un organisateur de conférences « TEDx » – un mouvement international axé sur l’échange de solutions
innovantes – repère Boyan Slat et lui demande de présenter ses résultats. Le
jeune homme en profite pour étoffer son
idée : au lieu de s’employer à repêcher le
plastique avec des filets, pourquoi ne pas
imaginer un système de nettoyage passif
qui utiliserait le mouvement naturel des
courants et le vent pour piéger les déchets contre une barrière ?
Son exposé et son jeune âge attirent l’attention des médias. Une centaine de spécialistes – des ingénieurs offshore, des experts du droit maritime, des écologistes,
des biologistes des milieux marins – se
rassemblent autour de lui, la plupart à titre bénévole, tandis qu’il crée The Ocean
Cleanup, un organisme à but non lucratif
qui emploie une dizaine de personnes à
La plus grande
plaque de déchets,
dans le Pacifique,
fait la taille du Texas
plein temps pour coordonner le projet.
Leur solution : une barrière flottante en
forme de V qui descend à 3 mètres sous la
surface de l’eau. Tout en épargnant la
faune, elle piège le plastique qui y dérive
et le conduit vers une plate-forme d’extraction qui fonctionne à l’énergie solaire.
L’objectif est d’installer ce dispositif de
100 km de long entre la Californie et
Hawaï, près de la « grande plaque de déchets du Pacifique », d’ici à 2020. Le budget
nécessaire est estimé à 300 millions de
dollars (soit 232 millions d’euros, un coût
33 fois inférieur à l’utilisation de navires
équipés de filets, selon Boyan Slat).
Si le buzz médiatique a joué un rôle dans
l’aventure, Boyan Slat a fait montre d’une
détermination hors du commun –
en 2013, il a envoyé 13 000 courriels à des
experts de tout poil. « Lorsqu’un jeune
homme de 17 ans vous contacte pour vous
décrire son projet, c’est plutôt déconcertant, car un grand nombre de personnes se
sont déjà attaquées au problème. Mais il
était réellement prêt à explorer de nouveaux domaines », commente Santiago
Vue d’artiste du dispositif
imaginé par Boyan Slat :
une barrière en V
de 100 km de long.
ERWIN ZWART/THE OCEAN CLEANUP
Garcia Espallargas, professeur à la faculté
d’aérospatiale de l’université de Delft.
Selon Greenpeace, 10 millions de tonnes
de plastique, provenant à 80 % des terres,
finissent chaque année dans les océans.
Avec les courants, ces déchets se concentrent en de grandes plaques, très loin des
littoraux. La plus importante, de la taille
du Texas, se trouve dans le Pacifique. Le
plastique représente d’abord une menace
pour les animaux qui l’avalent ou se coincent dedans, puis, lorsqu’il se décompose
en substances toxiques qui entrent dans
la chaîne alimentaire.
Le projet de Boyan Slat a engendré des
réactions sceptiques. L’une des principa-
Le don trouve son « business model »
économie
D
| Redistribuer les invendus des entreprises profite à tous
emander-donner-recevoirrendre, cette mécanique du
don/contre-don a été révélée
comme la clé de l’efficacité
en entreprise par le sociologue français
Norbert Alter. En lançant, il y a cinq
ans, l’Agence du don en nature (ADN),
Jacques-Etienne de T’Serclaes et Stéphanie Goujon ont élargi cette théorie
au fonctionnement du marché en inventant un « business model » spécifique. Leur entreprise surfe depuis de
succès en succès : les premières années, la valeur marchande des dons recueillis était de 1 à 3 millions d’euros
par an. Elle est désormais de 18 millions d’euros par an !
Comment ça marche ? ADN collecte
auprès des entreprises des produits invendus voués à la destruction pour
toutes sortes de raisons : des fins de
stocks, des emballages abîmés, etc.
« Les fabricants et les commerçants détruisent chaque année 600 millions
d’euros de produits neufs non alimentaires », indique l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie.
Les entreprises donatrices ont
d’abord été les structures d’envergure
internationale, comme le géant améri-
cain Procter & Gamble et L’Oréal, puis
d’autres ont suivi : Seb, la marque
d’électroménager, ou encore, parmi les
derniers arrivés, Leroy Merlin et Celio,
l’entreprise de prêt-à-porter masculin.
ADN compte aujourd’hui une centaine
d’entreprises partenaires.
600 000 bénéficiaires
C’est une relation gagnant-gagnant :
en donnant leurs produits, les entreprises reçoivent à leur tour. Elles bénéficient d’un crédit d’impôt. Elles optimisent doublement leurs pertes, puisqu’elles recyclent des produits voués à
la destruction. Elles en contrôlent la
destination et évitent, du même coup,
que les invendus finissent sur des marchés parallèles. Enfin, ce « don » se retrouve à la fois dans leur bilan « responsabilité sociale et environnementale » et dans leur image auprès de
l’opinion publique.
Grâce à ces fournisseurs fidèles et de
plus en plus nombreux, l’Agence du
don en nature distribue chaque année
des produits d’usage courant (produits
d’entretien, d’hygiène, de bien-être,
matériel scolaire, bricolage, vêtements,
etc.) à 600 000 personnes.
« 8,7 millions de Français vivent sous le
seuil de pauvreté », souligne Stéphanie
Goujon. Il va sans dire qu’ils n’ont pas
seulement besoin de manger. La demande provient d’étudiants, de familles démunies, soit de tous les clients
des épiceries sociales – Emmaüs, l’Armée du salut, le Secours populaire, etc.
Ces associations achètent les produits
5 % du prix de vente moyen pratiqué
dans la grande distribution, ce qui permet à ADN de financer 7 salariés dans
ses bureaux situés dans le Loiret. Ils
sont ensuite revendus aux particuliers
à des prix bien inférieurs à ceux pratiqués dans le circuit classique. « En
moyenne, dans les épiceries solidaires,
les prix varient entre 10 % et 30 % du prix
du marché, mais ADN suggère un prix de
vente plafond de 20 % », explique la direction de l’Association nationale de développement des épiceries solidaires.
L’Agence du don en nature regrette
que les biens ne puissent pas être gratuits, mais de nombreuses entreprises
sociales considèrent que le fait de payer
un produit permet de marquer la différence entre la solidarité et l’assistance.
« Question de dignité », affirment-ils. p
anne rodier (« le monde »)
les critiques est l’incapacité de la barrière à
attraper les plus petits fragments. Jan de
Sonneville, ingénieur de The Ocean Cleanup, rétorque que le système permet d’intercepter le plastique avant qu’il ne se décompose. Au printemps, The Ocean Cleanup a publié une étude de faisabilité de
530 pages, qui décrit de façon extrêmement détaillée les défis et les solutions du
projet – des implications juridiques d’un
système ancré dans le Pacifique aux méthodes de recyclage du plastique récupéré.
Grâce aux campagnes de financement
participatif, la fondation a collecté 2 millions de dollars. Cet argent, associé à des
dons en nature, comme l’utilisation gratuite d’équipements techniques ou des
heures de travail d’ingénieurs spécialisés,
permettra de financer l’étude pilote. p
christopher f. schuetze
(sparknews)
PDG en couches-culottes
| Au Honduras, des écoliers
sont à la tête de microentreprises
éducation
A
Tegucigalpa, la capitale du
Honduras, un groupe d’entreprises un peu particulier prospère. Aux manettes : les
900 élèves de l’école primaire Cerro
Grande II. Ils exploitent et dirigent cinq
microsociétés éducatives – agriculture,
conserverie, menuiserie, décoration et
boulangerie. « Avec ce projet, nous souhaitons que nos élèves aient des bases
d’entrepreneuriat », explique Melvin Dominguez, directeur adjoint de l’école.
Point de départ de cette « industrie scolaire », les potagers éducatifs que les enfants cultivent pour compléter les repas
pris à l’école. Créer une petite conserverie pour transformer les cornichons ou
produire des confitures avec les fruits en
surplus est apparu comme une suite logique. Autre marché sur lequel les apprentis chefs d’entreprise se sont positionnés : la décoration. Les élèves découpent les tissus, cousent des rideaux, des
couvertures ou des tabliers estampillés
« enfants du Honduras ». Les plus âgés
s’investissent dans Demaderas, la marque d’outils et de meubles réalisés dans
les ateliers de menuiserie de l’école.
Le dernier projet en date des jeunes écoliers est une boulangerie toute équipée, financée grâce à un concours organisé par
l’association des entreprises de Tegucigalpa. Les élèves de Cerro Grande II ont
réalisé eux-mêmes l’étude de marché et
ont décroché la première place.
Tout est organisé afin que les apprentissages classiques des élèves ne soient pas
affectés, assure Silvia Zavala, enseignante
coordinatrice des microentreprises. Dans
chaque classe, 10 à 12 enfants sont répartis
dans les cinq microentreprises, en fonction de leur âge et de leurs capacités, à raison de trois heures par semaine. Au cours
de leur cursus, les élèves exploreront forcément les cinq branches d’activité.
« J’ai appris à faire du pain et des gâteaux, explique Carlos Alberto Murga,
12 ans, vice-président de la boulangerie. Ce
sont des produits que je pourrai fabriquer
et vendre dans mon village, afin de générer
des revenus. » Murga, élève de sixième année, est convaincu que, si le gouvernement du Honduras reproduisait ce modèle dans toutes les écoles, « cela aiderait
à lutter contre la pauvreté ». p
eduardo dominguez (« el heraldo »)
acteurs du changement | 3
0123
MARDI 23 SEPTEMBRE 2014
Les ripoux pris dans la Toile
société
| Depuis 2010, le site Ipaidabribe.com recueille les témoignages des victimes
de corruption, véritable fléau en Inde. Et fait reculer ces pratiques
La 3D au service
des enfants
t e c h n o | La réalité
virtuelle aide de jeunes
handicapés à mieux
se concentrer
D
Depuis 2010,
28 000 Indiens
ayant dû
verser
un pot-de-vin
ont raconté
leur histoire
sur le site.
IPAIDABRIBE.COM
«J’
ai dû payer
100 roupies à
un policier qui
contrôlait mon
passeport »,
« J’ai donné un
bakchich pour
obtenir un certificat de décès. La corruption n’épargne personne, même
pas les morts », « Je me suis fait harceler jusqu’à ce que je paie la somme
qu’on me demandait ».
Les histoires de victimes de la corruption emplissent des pages et des
pages du site indien Ipaidabribe.com. Selon l’ONG Transparency International, 54 % des Indiens disent avoir versé des pots-devin en 2010, année où le site a été
créé. Il est l’œuvre de Swati et Ramesh Ramanathan, un couple d’Indiens qui ont renoncé à leur carrière
aux Etats-Unis pour créer l’organisation à but non lucratif Janaagraha.
Installé à Bangalore, la « Silicon Valley indienne », dans le sud du pays,
Ipaidabribe.com est avant tout un
site de témoignages.
Il diffuse aux médias et aux autorités des informations transmises
par les citoyens dans le but de sensibiliser le public au problème et
d’améliorer le système administratif. Les déclarations sont déposées
anonymement, et les noms des
personnes impliquées ne sont pas
publiés pour éviter toute forme de
diffamation. « A mes yeux, la corruption quotidienne gangrène le
système de valeurs de la société entière, explique Swati Ramanathan.
On peut aller manifester sur une
maidan [place publique] contre la
corruption du gouvernement d’un
Etat et, en rentrant chez soi, ne pas
ciller quand un policier ou un fonctionnaire demande un bakchich. »
Selon ses administrateurs, le site
totalise plus de 4,5 millions de pages vues depuis son apparition et
rassemble les témoignages de plus
de 28 000 Indiens qui ont dû cra-
Grâce au site,
les agences
gouvernementales
tapent parfois
sur les doigts
des fonctionnaires
cupides
cher au bassinet. Au total, les sommes qu’ils disent avoir payées représentent quelque 35 millions de
dollars (27 millions d’euros).
Ipaidabribe.com donne également des conseils sur les manières
d’échapper aux pots-de-vin et
comprend une section où l’on peut
faire part de ses expériences positives. Il invite les internautes à signaler les fonctionnaires honnêtes, pour encourager ce type de
comportement.
Les abonnés d’Ipaidabribe.com
comprennent notamment les
agences gouvernementales qui suivent les cas et, parfois, tapent sur
les doigts des fonctionnaires cupides. Manik Taneja, ingénieur à Bangalore, raconte l’histoire d’un douanier qui l’avait intimidé : en 2012,
en voyage aux Etats-Unis, il avait
acheté un kayak. Selon ses calculs,
la taxe d’importation ne devait pas
excéder 150 dollars (115 euros). Or, à
l’aéroport, le fonctionnaire a exigé
près de trois fois cette somme et l’a
menacé de saisir l’objet s’il n’obtenait pas satisfaction.
Epuisé par vingt heures de vol,
Manik Taneja a payé ce qu’on exigeait de lui. Le lendemain, il a vérifié les textes de loi et constaté que
son calcul était juste. Piqué au vif, il
a fait part de sa colère sur Ipaidabribe.com. Peu de temps après, il a
reçu un appel du service des douanes qui lui a demandé de déposer
une plainte. Et le fonctionnaire
s’est fait suspendre.
Joylita Saldanha, qui travaille
pour le site, raconte que le commissaire aux transports de l’Etat
de Karnataka, où se trouve Bangalore, a été embarrassé d’apprendre
que son service détenait le nombre record de pots-de-vin. Il a donc
collaboré avec l’équipe d’Ipaidabribe.com pour combler les failles
du système.
Ils se sont aperçus, par exemple,
que l’examen du permis de conduire était très problématique : en
effet, déterminer si une personne
est apte ou non à conduire est une
décision subjective. Et les fonctionnaires demandent souvent de l’argent pour augmenter la note du
candidat. Pour résoudre le problème, le service des véhicules motorisés a mis en place des tests de
conduite sur ordinateur.
L’impact d’Ipaidabribe attire l’attention internationale. De multiples pays et ONG ont contacté l’association Janaagraha et lui ont demandé le code source de son site.
Le Pakistan, la Grèce, la Hongrie et
le Kenya font partie de la dizaine de
pays qui utilisent aujourd’hui un
système similaire.
« On dit que la pleine lumière est le
meilleur désinfectant, dit Swati Ramanathan. Plus les citoyens font
part de leurs expériences sur cette
plate-forme publique, moins les
fonctionnaires osent réclamer des
bakchichs, car ils savent qu’ils ont
davantage de risques de se faire
prendre. Je pense que nous pouvons
éradiquer cette petite corruption du
quotidien d’ici vingt ans. Et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir
pour y parvenir. » p
abhilash krishna et
shradha lyer (sparknews)
ans ce centre éducatif pour jeunes
handicapés de Gliwice, dans le sud
de la Pologne, chaque élève a une difficulté qui lui est propre. Marcin, par
exemple, est incapable de tenir un morceau de
craie dans sa main. Ses instituteurs étalent de
la farine sur la table pour qu’il puisse écrire avec
ses doigts. Tous ont besoin de matériel et de stimulations spécifiques. Mais ils ont quelque
chose en commun : ils détestent faire des exercices. « Ces enfants sont rarement satisfaits
d’avoir terminé une tâche. Lorsqu’ils manquent
de motivation, ils refusent de travailler, et leur
développement prend du retard », explique Matylda Niesobska, de l’association Lubie Cie (« Je
t’aime beaucoup »), qui gère le centre.
En 2013, l’Ecole polytechnique de Silésie
a contacté l’association pour lui faire une proposition. A l’université de biomécatronique, ils
disposaient d’une grotte en 3D, un cube de la
taille d’une pièce sur les parois duquel des images sont projetées pour créer un monde virtuel.
D’ordinaire, cet équipement est réservé
aux élèves ingénieurs. Mais un des professeurs
a pensé que l’installation pourrait être utile à la
rééducation d’enfants souffrant de handicaps mentaux.
Et c’est ainsi que les chercheurs ont passé une
journée entière à jouer aux cubes avec les enfants, afin d’évaluer leurs capacités. Quelques semaines plus tard, ils sont revenus pour
tester la première version de leur application.
Au lieu de tracer des lignes sur du papier, il fallait amener une casserole virtuelle dans une
cuisine, par exemple, ou encore exercer sa coordination en attrapant des pommes 3D, dans un
monde chatoyant fait de fleurs, d’animaux, de
La grotte en 3D, ou comment apprendre
en s’amusant. LUBIĘ CIĘ
petits détails et de curiosités.
Cette première tentative a été désastreuse : les
exercices étaient trop difficiles. Les centaines
de détails colorés se sont révélés une distraction. Plusieurs niveaux de difficulté ont été
créés, et le graphisme a été considérablement
simplifié. Ces changements ont permis de nets
progrès chez les enfants. Mais aussi chez les enseignants : « Garder son calme lorsqu’on travaille avec des enfants handicapés relève parfois
du miracle, admet Malgorzata Kalarus-Sternal. L’ordinateur, lui, ne s’énerve jamais. » p
katarzyna zachariasz
(« gazeta wyborcza »)
L’IMPACT JOurnALISM DAy (IJD) EST InITIé ET PILOTé PAr SPArknEwS.
AuJOurD’huI 40 JOurnAuX LEADErS PubLIEnT un SuPPLéMEnT DéDIé
AuX InnOvATIOnS SOCIALES ET AuX nOuvELLES POSITIvES.
PArTAGEz
une photo de vous avec votre journal sur les réseaux sociaux avec le #ImpactJournalism, @sparknews et les #@
lemondefr. Les meilleures photos seront récompensées.
AIDEz
les porteurs de projets présentés dans l’IJD à résoudre leurs
idées sur sparknews.com/ijd/makesense
DéPOSEz
2015 sur sparknews.com/ijd/submissions
L’équipe SpArknewS remercie égALement
PAR
à l’avTeICIPEZ
nture
!
AXA, pArtenAire fondAteur de L’iJd
En cohérence avec les initiatives de protection menées par le
Groupe, AXA a choisi de s’associer à l’Impact Journalism Day 2014
qui valorise des solutions positives à travers le monde.
Améliorer la protection, c’est d’abord mieux comprendre et prévenir les risques auxquels on est exposé. C’est pourquoi AXA soutient
la recherche universitaire dans le monde, via le Fonds AXA pour la
sa création en 2007, le Fonds AXA pour la recherche soutient plus
de 400 équipes de chercheurs dans 30 pays, ce qui représente 200
millions d’euros pour l’étude des risques qui nous concernent tous.
C’est aussi mieux connaitre les solutions existantes pour se protéger. La page AXA People Protectors rassemble 1,2 millions de fans
dans 49 pays qui partagent des projets et des idées pour mieux protéger nos proches et notre environnement.
Les articles de l’Impact Journalism Day seront mis en avant sur
www.facebook.com/axapeopleprotectors.
Les équipes des journaux partenaires pour leur engagement
envers un journalisme d’impact ; TOTAL (partenaire de la thématique énergie) ; la Social Media Squad, MakeSense et Ashoka
(qui a nommé le fondateur de Sparknews, fellow en 2014).
nouS contActer : [email protected]
4 | acteurs du changement
0123
MARDI 23 SEPTEMBRE 2014
Inventer
Un processeur au poêle
| L’entreprise Qarnot Computing utilise la chaleur dégagée
par les ordinateurs pour chauffer gratuitement des logements
énergie
A
l’université Pierre-et-Marie-Curie, à Paris, Brice
Hoffmann, se consacre à
la recherche d’un traitement contre la mucoviscidose à l’aide de modélisations 3D et d’un logiciel d’amarrage
moléculaire. Le processus exige une immense puissance de calcul, que l’université ne peut normalement pas s’offrir.
Mais, grâce à une société française du
nom de Qarnot Computing, le chercheur
a accès à des capacités de traitement ultra-performantes et bon marché.
Et, grâce à Brice Hoffmann et à d’autres
personnes qui, comme lui, utilisent le
système Qarnot, près de 100 habitants de
logements sociaux au sud de la tour Eiffel chauffent gratuitement leur foyer.
Le fondateur de Qarnot Computing,
Paul Benoît, a imaginé le concept
en 2003 alors qu’il travaillait comme développeur et calculateur de risques à la
Société générale. Sur son temps libre, il
bidouillait des ordinateurs. « J’en avais
plusieurs dans ma chambre et ils faisaient
beaucoup de bruit, raconte-t-il. C’était gênant, je devais les éteindre avant d’aller
me coucher. Puis j’ai réalisé qu’en enlevant les ventilateurs il était possible de les
rendre silencieux et d’avoir un très bon
système de chauffage. »
En 2010, il a fait de cette idée une société et a créé Qarnot Computing, en référence au physicien et ingénieur français Sadi Carnot (1796-1832). Les ordinateurs génèrent de la chaleur lorsque
En supprimant les coûts
de refroidissement,
la société peut vendre
des heures de calcul
à un tarif imbattable
l’électricité passe dans leurs circuits. Sur
les plus petits processeurs, comme ceux
des PC, un ventilateur interne refroidit
les circuits imprimés. Mais les grosses sociétés du secteur numérique ou les labo-
ratoires universitaires de recherche ont
souvent recours au cloud computing :
leurs besoins en calculs très performants sont délocalisés vers des data centers. La chaleur dégagée dans ces centres
de traitement des données impose des
mesures de refroidissement drastiques,
qui, en France, représentent jusqu’à 80 %
de leurs coûts de fonctionnement.
Plutôt que de trouver un moyen de refroidir ces processeurs, Qarnot Computing les entrepose là où ils peuvent servir
de radiateurs : dans des maisons et des
bureaux. En 2013, Paul Benoît a commencé à installer des modèles baptisés
« Q.Rad » dans des logements sociaux,
fournissant ainsi un système de chauffage gratuit à des ménages à faibles revenus. Il y a aujourd’hui plus de 350 radiateurs de ce type dans des écoles, des habitations et des entreprises de la banlieue parisienne.
Grâce à la suppression des coûts de refroidissement, la société affirme être en
mesure de proposer des heures de calcul
Jerry, l’ourson diabétique
m é d e c i n e | Cette peluche interactive aide
les enfants à mieux comprendre leur maladie
C
SPROUTEL
omment faire comprendre à un
enfant souffrant d’un diabète de
type 1 – ou diabète insulinodépendant – qu’il ne pourra plus
manger ce qu’il veut et qu’il subira plusieurs piqûres par jour tout au long de sa
vie ? Le meilleur moyen pourrait bien
s’appeler Jerry, une peluche souriante qui
souffre de la même maladie.
L’enfant peut le nourrir avec des disques
représentant des aliments, vérifier sa glycémie en pinçant son doigt, et lui donner
la bonne dose d’insuline. Sur sa poitrine,
un écran interactif permet de voir comment il se sent, d’ajuster les doses et de
prévoir ses en-cas et ses repas. Jerry est
l’invention de deux entrepreneurs américains, Hannah Chung et Aaron Horowitz.
« Sa raison d’être est d’aider les enfants à
comprendre les actes médicaux qu’ils subissent », expliquent-ils.
Après cinq ans et 29 versions, la peluche,
qui coûte 299 dollars (230 euros), est
maintenant entre les mains de 350 enfants. Ses inventeurs espèrent que tous les
diabétiques de 3 à 7 ans diagnostiqués aux
Etats-Unis pourront profiter de l’ourson
d’ici à 2015 – ce qui représente 12 000 personnes et plus de 3 millions de dollars. Ils
ont donc lancé une campagne de financement participatif. Les internautes peuvent faire don d’un ours, ou acheter 10 peluches pour soutenir une colonie de vacances pour enfants diabétiques.
A terme, l’objectif est de venir en aide à
tous les enfants malades dans le monde.
Une idée ambitieuse, car la Fédération internationale du diabète estime que plus
de 500 000 jeunes souffrent du diabète de
type 1 et que la prévalence de cette maladie va augmenter de 3 % par an. p
sarah baldwin-beneich
(sparknews)
Plus de 350 radiateurs Q.Rad
équipent des écoles, des
habitations et des entreprises
de la banlieue parisienne.
QARNOT COMPUTING
pour un quart du tarif habituel en France.
Un autre avantage mis en avant par Qarnot Computing est que ce procédé permet de réduire l’émission de gaz à effet
de serre en éliminant la nécessité de ventiler les data centers et en remplaçant les
radiateurs classiques.
Les radiateurs contiennent des unités
centrales reliées à Internet. Lorsque quelqu’un se connecte au réseau Qarnot pour
utiliser de la puissance de calcul, cela génère de la chaleur. Théoriquement, une
personne pourrait créer un film à Paris
tout en chauffant simultanément le logement de quelqu’un d’autre à Lyon : la
seule chose dont ces deux personnes ont
besoin, c’est d’une connexion à Internet.
Lorsqu’il n’y a pas assez de calculs en
même temps, Qarnot peut céder gratuitement des cycles pour garantir le chauffage par les radiateurs. De la même manière, en été, les habitants des logements
peuvent couper leurs Q.Rad, qui n’émettent alors pas plus de chaleur qu’un ordinateur portable classique.
L’idée n’est pas complètement révolutionnaire : dès 2008, les processeurs
d’IBM chauffaient une piscine suisse ; et
en 2010, une serre parisienne maintenait sa température de la même façon.
Mais les systèmes de chauffage Qarnot
sont les plus radicaux dans leur approche, car ils divisent les processeurs et les
répartissent. Pour le moment, ils sont limités à la région parisienne, mais le but
de la société est de les distribuer dans le
monde entier.
Paul Benoît a constaté la très nette
augmentation des besoins en puissance informatique, et il a le sentiment
que les data centers ne sont pas des solutions à long terme. Il explique que la
démocratisation des grandes performances de calcul profite aux plus petites entreprises, comme les sociétés de
biotechnologie, qui ont besoin de beaucoup de puissance, sans pouvoir toujours se le permettre.
Mais il doit encore convaincre les
clients que son modèle est sûr et fiable.
« C’est quelque chose de nouveau, analyse-t-il. Se lancer dans le cloud est déjà un
défi pour les entreprises, et venir chez nous
augmente encore ce challenge. » Certaines critiques portent sur la sécurité des
données, qui pourrait être un point faible
du système. Toutefois, un cryptage en
empêche l’accès et elles sont morcelées
sur plusieurs machines. Surtout, les
Q.Rad ne sont pas des unités de stockage.
Dans les bureaux de Qarnot, à Montrouge, au sud de Paris, les composants
informatiques, les câbles et les rangées
d’unités centrales remplissent bureaux
et couloirs. Plusieurs stagiaires pianotent au milieu du méli-mélo d’équipements pendant que les écrans affichent
l’état des processeurs installés dans
toute la ville. Ces stagiaires sont aux
premières loges pour savoir à quel point
ces radiateurs inhabituels fonctionnent
bien : le bureau entier n’est chauffé que
par les Q.Rad. p
bryan pirolli (sparknews)
La pollution, c’est fantastique
écologie
A
| Du plastique peut être produit à partir des gaz à effet de serre
ppareils électroménagers, emballages alimentaires, tableaux de bord des voitures…
le plastique est quasiment
partout. Le problème est qu’il est le plus
souvent fabriqué à partir de pétrole, une
ressource épuisable ayant un impact très
négatif sur l’environnement.
Une entreprise californienne a mis au
point une nouvelle technique de fabrication qui se passe complètement de pétrole. Ses principaux ingrédients sont
précisément les gaz à effet de serre, qui
sont captés pour être transformés en
minuscules granules de plastique, auxquelles on peut donner presque n’importe quelle forme. En retenant les émissions qui partiraient sans cela dans l’atmosphère, le produit, baptisé AirCarbon,
a même un impact carbone négatif.
Ses deux inventeurs ont commencé à
travailler sur cette idée en 2003, alors
qu’ils étaient à l’université. Leur diplôme
obtenu, ils ont pris des petits boulots
pour pouvoir financer son développement industriel. Dix ans plus tard, ils ont
enfin trouvé le moyen de fabriquer à un
coût abordable du plastique à partir du
carbone, et concurrencer ainsi les produits classiques issus du pétrole. Leur so-
ciété, Newlight, a rassemblé près de
19 millions de dollars (14,5 millions
d’euros) de capital.
L’AirCarbon cible les gaz à effet de serre
à base de méthane, qui piègent beaucoup plus de chaleur que le dioxyde de
carbone. Newlight s’associe à des fermes
laitières, à des sites de traitement des
eaux usées et à des décharges pour capter leurs émissions, qui sont liquéfiées dans un réacteur breveté. Ensuite,
un biocatalyseur isole le carbone et le
transforme en polymères à chaîne longue, chimiquement semblables aux
plastiques à base de pétrole.
« L’avenir est là »
« C’est un matériau tourné vers le marché. Il marche non pas parce qu’il est vert,
mais parce qu’il affiche les mêmes performances que les autres plastiques et qu’il
les surpasse considérablement en prix »,
assure Mark Herrema, cofondateur de
Newlight. Il souhaite remplacer plus de
la moitié du plastique mondial par de
l’AirCarbon. Un objectif ambitieux, qu’il
compte atteindre en s’associant à de
grandes entreprises.
Déjà, le groupe informatique Dell utilise l’AirCarbon pour les sacs destinés à
emballer les ordinateurs portables de la
série Latitude. L’opérateur de téléphonie
mobile Sprint l’emploie pour les coques
de ses téléphones portables et le fabricant de meubles KI l’a intégré dans deux
de ses gammes de chaises.
D’après Meg Sobkowicz-Kline, professeure en ingénierie des plastiques à
l’université de Massachusetts Lowell, la
fabrication de plastiques issus du carbone, comme AirCarbon, pourrait redéfinir le secteur : « Je pense vraiment que
l’avenir est là, mais certaines étapes essentielles du processus chimique doivent
être simplifiées et systématisées pour être
meilleur marché. »
Fort de son succès, Newlight va devoir
fabriquer beaucoup plus de petits granules de plastique. Actuellement, son site
de production n’est capable d’en fournir
que quelques millions de kilos par
an. Mark Herrema annonce un nouveau
site dans les mois à venir, avec une capacité d’environ 20 millions de kilos annuels : « Les plastiques sont censés être les
méchants de l’histoire, note-t-il. Mais s’ils
étaient finalement l’outil que le monde attendait pour retenir le carbone rejeté dans
l’air ? Et s’ils étaient la solution ? » p
nate berg (sparknews)
acteurs du changement | 5
0123
MARDI 23 SEPTEMBRE 2014
Boire un livre peut sauver la vie
santé
| A première vue, il s’agit d’un ouvrage pédagogique sur les risques liés à la consommation
d’eau polluée. Chaque page est en réalité capable de rendre l’eau potable à peu de frais
D
ans le monde, 780 millions de personnes
n’ont pas accès à de
l’eau potable, et 3,4 millions en meurent chaque année, estime l’association caritative Water.org. Le manque d’informations des populations est
une part importante du problème car,
dans les pays en développement, bien
des enfants et des adultes ignorent
qu’en buvant de l’eau non filtrée ils risquent de contracter toutes sortes de pathologies, telles que le choléra, la dysenterie, l’hépatite A et la typhoïde.
Iddrisu Abdul-Aziz Boare, directeur
de l’association américaine Water is
Life au Ghana, constate l’étendue de
cette catastrophe humanitaire dans les
districts de Tolon et de Kumbungu,
dans la région nord du pays : « Dans
pratiquement toutes les écoles de ces districts, huit enfants sur dix apportent de
l’eau contaminée pour leur journée de
classe. Cette consommation provoque
des maladies et accroît l’absentéisme. »
Jusqu’à présent, les techniques de filtration de l’eau étaient coûteuses et relativement compliquées à mettre en
œuvre. Désormais, il y a le « livre buvable », fruit de la rencontre d’une chi-
Ce filtre ne revient
qu’à quelques
centimes et reste
efficace pendant
trente jours
miste et d’un graphiste.
Tout a commencé en 2009, quand
Theresa Dankovich, chercheuse à l’université McGill de Montréal, a créé un filtre à eau à partir d’un papier revêtu
d’une couche de nanoparticules d’argent, oligoélément connu pour ses propriétés bactéricides, et a réussi à démontrer qu’il éliminait 99,9 % des microbes
dans une « eau extrêmement polluée,
comparable à des effluents domestiques ». Le liquide après traitement est
aussi propre que celui du robinet des villes occidentales. Qui plus est, ce filtre ne
revient qu’à quelques centimes et reste
efficace pendant trente jours. Avec ses
vingt-quatre pages, le livre permet ainsi
de filtrer de l’eau pendant quatre ans.
Après avoir amélioré le procédé en éliminant tous les composés chimiques
toxiques, elle a présenté sa découverte
dans une vidéo de quatre minutes
qu’elle a publiée sur YouTube.
Brian Gartside, graphiste-designer à
l’agence de publicité new-yorkaise
DDB, travaillait alors sur des campagnes conventionnelles pour Water is
Life. Après avoir visionné la vidéo de la
chercheuse, il lui a écrit pour lui proposer de collaborer à un projet qui n’avait
rien de commun avec ce qu’il avait pu
faire jusqu’à présent.
Theresa Dankovich a aussitôt été séduite et l’idée d’un livre a surgi. Les deux
inventeurs s’accordaient à penser que
celui-ci devait comporter une composante pédagogique, par le biais de messages inscrits sur chaque page. « Nous
savons que si l’eau que nous buvons n’est
pas propre, nous tombons malades, ditelle. Mais pour ceux qui n’ont pas appris
cette règle dans leur enfance, l’idée peut
Le papier du « livre buvable »
est revêtu de nanoparticules
d’argent, oligoélément
très bactéricide.
WATER IS LIFE
paraître saugrenue. Et s’ils n’en mesurent
pas l’importance, ils ne feront rien pour
assainir l’eau qu’ils consomment. »
Le papier conçu par la chimiste est robuste et ressemble à du carton très fin.
De couleur blanche à l’origine, il vire au
jaune, puis à l’orange foncé sous l’effet
des nanoparticules d’argent. Pour im-
primer du texte sur les pages, il fallait
encore trouver une encre adaptée. « La
plupart des encres d’imprimerie commerciales contiennent des composés chimiques nocifs qu’il ne faut surtout pas absorber, explique Brian Gartside. Nous
avons fini par trouver un fabricant disposé à créer un produit comestible. »
Leur ouvrage débute par la mise en
garde suivante : « L’eau de votre village
peut provoquer des maladies mortelles.
Mais chaque page de ce livre est un filtre
à eau qui la rendra potable. » Chaque
feuille est divisée en deux carrés à découper selon une ligne préperforée. Sur
celui du haut, le texte est imprimé en
anglais, et, sur celui du bas, dans la langue du pays de destination – le swahili
pour le Kenya, par exemple.
Theresa Dankovich a d’abord testé les
filtres dans un ruisseau d’Afrique du
Sud pollué par des matières fécales.
L’expérience a démontré que le papier
argenté était tout aussi efficace hors du
laboratoire. Puis, cet été, avec des étudiants de l’université Carnegie- Mellon
de Pittsburgh (Pennsylvanie), où elle
poursuit ses travaux de recherche postdoctorale, elle a rejoint l’équipe de Water is Life au Ghana afin de mener de
nouveaux essais sur le terrain. Il s’agissait de voir comment le livre serait accueilli par la population locale – et de
savoir, notamment, s’il convenait d’intégrer davantage d’illustrations à l’intention des usagers illettrés.
A partir de 2015, une fois que le financement et la production du livre seront
assurés, Water is Life commencera à le
distribuer dans des villages en Haïti, au
Kenya, en Inde et au Ghana. L’association espère ainsi permettre à des dizaines de milliers d’individus d’accéder à
l’eau potable. « Un livre est un objet précieux, qui soulève tout une palette
d’émotions et de sentiments. Ce support
constitue une interprétation brillante et
novatrice d’un outil simple destiné à assurer un besoin élémentaire de la vie : de
l’eau potable », commente Kristine
Bender, la présidente de Water is Life.
L’objectif à long terme est de créer un
livre pour chacun des 33 pays où l’association est présente. Par la suite, l’invention pourrait également intéresser
les consommateurs des pays développés qui souhaitent filtrer leur eau,
comme les randonneurs.
Pour pouvoir mener à bien ces ambitions, Theresa Dankovich cherche le
moyen de produire le papier à plus
grande échelle. Le procédé actuel, réalisé depuis quelque temps dans la cuisine d’une église de Pittsburgh, lui paraît en effet trop long et trop laborieux.
Au Ghana, Iddrisu Abdul-Aziz Boare
attend avec impatience de pouvoir présenter le livre buvable à ses concitoyens, dont la vie, affirme-t-il, « en
sera radicalement transformée ». p
melanie d. g. kaplan
(sparknews)
focus
Habitat
L’impression 3D
prend une autre dimension
Imaginez concevoir votre maison depuis votre ordinateur, puis l’« imprimer » en 3D, pour un prix avantageux et avec une empreinte
écologique limitée. En Chine, où les
coûts liés à la construction sont
parmi les plus élevés du monde, la société Winsun, basée à Shanghaï, a mis
au point un système 3D permettant
d’imprimer des murs, un toit, et
même du mobilier. Utilisant un polymère innovant de fibre de verre, du
matériel de construction recyclé et
une gigantesque imprimante (30 m
de long, 6 m de haut, 10 m de large),
Winsun est parvenu à construire dix
petites maisons dans le quartier Qingpu en seulement vingt-quatre heures, pour moins de 6 000 dollars
(4 600 euros) chacune.
Avant cet exploit, une maison de cinq
étages avait pu être construite à Amsterdam grâce à des briques imprimées avec du plastique recyclé. L’université de Californie du Sud, à Los
Angeles, développe actuellement un
processus similaire, nommé « Contour Crafting », tandis que des chercheurs à l’université de Loughborough, en Grande-Bretagne,
travaillent à l’élaboration d’une impression 3D en béton. Ce procédé
ouvre des perspectives considérables,
notamment dans les pays en développement, où plus d’un milliard de personnes vivent dans des bidonvilles.
Handicap
Une tablette numérique
en braille
La start-up Blitab a mis au point une
tablette qui permet à l’utilisateur de
traduire et de rédiger des contenus
numériques en braille.
C’est une rencontre avec un étudiant aveugle de l’université de technologie de Sofia qui a amené Kristina Tsvetanova, 25 ans, à se lancer
dans ce projet ambitieux. Aidée de
deux amis, elle a conçu une nouvelle technologie d’écran : des petits
cylindres semblables à des boutons
en jaillissent pour traduire le contenu numérique en braille à l’aide
d’un logiciel de conversion. La rédaction de contenus est, elle, rendue
possible par un clavier Perkins, qui
permet l’écriture en braille.
Le premier prototype commercialisable pourrait être présenté à la fin
de l’année. Son prix devrait avoisiner les 2 000 euros.
Le potentiel d’un tel outil est
énorme. D’après l’Organisation
mondiale de la santé, il y avait
39,8 millions d’aveugles et
285,3 millions de malvoyants dans
le monde en 2013. (PHOTO : BLITAB)
acteurs du changement | 7
0123
MARDI 23 SEPTEMBRE 2014
L’homme qui protégeait les femmes
s a n t é p u b l i q u e | Cet Indien a réussi une petite révolution : fabriquer des serviettes hygiéniques à bas prix.
Un progrès pour des millions de femmes, dans un pays où elles ne sont que 12 % à pouvoir s’offrir celles des grandes marques
S
on épouse l’a soupçonné d’infidélité
avec des étudiantes en médecine, sa
mère s’est interrogé sur ses activités…
Arunchalam Muruganantham, un habitant de Coimbatore, dans le sud-est
de l’Inde, a dû affronter l’incompréhension de sa famille lorsqu’il s’est lancé dans la
fabrication de serviettes périodiques. Bien qu’il
se présente lui-même comme un homme peu
instruit, il est devenu célèbre grâce à une machine novatrice qui permet de fabriquer des protections hygiéniques à moindre coût.
En Inde et dans d’autres pays en développement, avoir ses règles peut avoir des effets handicapants, voire mortels. Les jeunes filles et les
femmes qui n’ont pas de serviettes périodiques ont le choix entre rester à la maison ou se
servir de vieux chiffons ou de feuilles d’arbre qui
peuvent entraîner des maladies. Selon une
étude, seules 12 % des Indiennes porteraient des
serviettes hygiéniques.
L’histoire débute en 1998, lorsque Arunchalam
Muruganantham découvre que son épouse dissimule des chiffons souillés dont elle s’est servie
pendant ses règles. Lorsqu’il lui demande pourquoi elle les a utilisés, elle lui répond : « Je sais
qu’il existe des serviettes hygiéniques, mais si mes
sœurs et moi commençons à en mettre, il faudra
supprimer le budget lait mensuel de la famille ! »
Après avoir abandonné ses études, Arunchalam Muruganantham entame une carrière de
soudeur dans une petite usine qu’il rachète plus
tard à son employeur. Dès lors, il se fixe pour
mission de trouver une solution pour son
épouse et les femmes en général. Il se rend dans
une boutique pour acheter des dizaines de serviettes périodiques. « Je doute qu’un homme ait
jamais touché à une protection hygiénique avant
moi, parce que ce ne sont pas des affaires d’hommes. Moi, j’en ai fait mes affaires », déclare-t-il.
Il en déchire une pour en analyser la composition. Puis il se met en quête d’une volontaire. Il
songe bien sûr à son épouse, mais une femme ne
suffit pas. « Il aurait fallu des dizaines d’années
pour parvenir à la solution », justifie-t-il. Lorsqu’il
demande un coup de main à ses sœurs, Arunchalam Muruganantham se fait envoyer sur les roses. Il s’arme alors de courage et va traîner devant
la faculté de médecine voisine en se disant que
les jeunes filles qui se préparent à devenir médecin seront sans doute plus réceptives à sa propo-
La machine tient
sur une table de salon
et coûte moins
de 1 500 euros.
JAYAASHREE INDUSTRIES
Tout bascule en 2006. L’Institut indien de technologie de Madras (Chennai) recommande sa
machine à la Fondation nationale pour l’innovation, qui la fait concourir pour le prix Grassroots
Innovation, qu’elle remporte. Du jour au lendemain, le monde se pique d’intérêt pour son produit, et les investisseurs frappent à sa porte.
Sa machine se retrouve désormais dans toutes
les zones rurales d’Inde, fabriquant des serviettes
« Les protections
hygiéniques ne sont pas
des affaires d’hommes.
Moi, j’en ai fait
mes affaires »
arunchalam muruganantham
inventeur
sition. Mais là aussi c’est un échec.
Il se met alors à en porter lui-même en se demandant pourquoi le sang animal qu’il utilise
coule partout et pourquoi la protection utilisée n’absorbe pas le liquide. Il se rend alors
compte qu’il doit utiliser un type particulier de
cellulose de pin. « Le bois ne coûte rien, mais le
produit se vend cher », observe-t-il. L’écart de prix
s’explique par le coût de la machine industrielle
qui fabrique les serviettes de marque, près de
430 000 euros.
Arunchalam Muruganantham s’attelle alors à
la fabrication d’une machine de moindre taille et
de moindre coût capable de malaxer, défibrer,
comprimer et stériliser les serviettes de cellulose
avant de les emballer pour la vente. Sa machine
miniature coûte moins de 1 500 euros, ce qui lui
permet de vendre les serviettes hygiéniques pour un dixième du prix de leurs équivalents de marque. Sans compter que sa machine,
qui tient sur une table du salon, permet de se passer d’usine.
Arunchalam Muruganantham baptise sa société Jayaashree Industries en hommage à sa
sœur qui lui jetait en catimini des colis de nourriture depuis sa fenêtre lorsqu’il était mis au ban
de son quartier. A peu près à la même époque,
elle avait donné naissance à une fille prénommée Jayashree, qui veut dire « Victoire ». Mais,
malgré le succès du procédé, l’Etat indien refuse
de soutenir la fabrication et la commercialisation de son invention. Et Arunchalam Muruganantham ne peut pas rivaliser avec les budgets
publicitaires des grandes marques.
hygiéniques sous des marques régionales
comme Relax ou Be Cool. Non seulement elles
aident des millions de femmes à vivre leurs règles dans de meilleures conditions d’hygiène,
mais elles créent également des emplois et génèrent des revenus pour les habitantes des zones
rurales qui les font fonctionner.
Fort de ce succès professionnel, Arunchalam
Muruganantham a retrouvé les siens. Son
épouse, qui s’était détachée de lui, l’a rappelé
après avoir compris qu’il ne tournait pas autour
des étudiantes en médecine. Sa mère a réemménagé chez lui. Et il est venu à bout d’un préjugé
très ancré dans les campagnes indiennes : l’idée
que les femmes qui mettent des serviettes périodiques ont vendu leur âme au diable. p
sujata anandan
(sparknews)
Un fil à la page
solidarité
| Le livre suspendu, qui consiste à acheter un ouvrage pour un anonyme, cartonne en Italie
«Q
uand un Napolitain est
heureux, au lieu de
payer un seul café, celui
qu’il devrait boire, il en
paie deux, un pour lui et
un autre pour le prochain client. C’est
comme offrir un café au reste du monde. »
C’est ainsi que l’écrivain napolitain Luciano De Crescenzo décrivait le fait de
laisser un café « en attente » ou « en suspens » dans son livre Il caffè sospeso (« Le
café en suspens », non traduit en français). Née pendant la seconde guerre
mondiale, cette habitude est un mélange
ancestral d’hospitalité méridionale
et d’arte di arrangiarsi, ou art de se débrouiller, qui marque la vie quotidienne
de la troisième plus grande ville d’Italie.
Au printemps, lorsque quelques libraires de la région ont expérimenté l’idée
sur des livres – avec un « libro sospeso » –, elle s’est répandue sur les réseaux sociaux avant de devenir un phénomène national.
Les clients des librairies qui parsèment
la péninsule italienne peuvent ainsi
acheter un livre pour eux-mêmes, et en
acheter un autre pour la prochaine per-
L’idée a été reprise
par la plus grande chaîne
de librairies d’Italie.
En quinze jours, 1 440 livres
ont été mis en attente. DR
« Nous avons commencé en mars, raconte Fabrizia Gioiosa, de la Libreria Kiria
de Potenza. Quelques jours après la publication de l’article sur la librairie de Polla,
l’un de nos habitués est venu nous dire
qu’il voulait le faire. Le livre en question,
c’était Freedom, de Jonathan Franzen. Il a
été pris, et tout a commencé comme ça. »
sonne qui entrera, en laissant une dédicace sur un Post-it. « J’étais très content de
recevoir le livre, parce que ça montre que
quelqu’un se soucie de moi », raconte Antonio Langone, un adolescent de 14 ans
de la ville de Polla.
Les parents d’Antonio Langone sont des
habitués de l’Ex Libris Cafè, la librairie de
Polla d’où la tendance semble être partie.
C’est le 20 mars que son fondateur, Michele Gentile, a décidé de créer un libro
sospeso alors que la société d’études
marketing Nielsen venait de publier les
derniers chiffres sur le niveau de lecture
en Italie. Le nombre d’adultes déclarant
avoir acheté un livre était tombé à 43 %
en 2013, contre 49 % en 2011.
« Je ne pouvais pas laisser passer ça, explique-t-il. Les gens considèrent le libro
sospeso comme un geste de générosité, et
c’est le cas. Mais mon objectif est d’attirer
l’attention sur un vrai problème. » Son
idée a été reprise par les médias locaux et
diffusée dans les autres librairies du Sud.
« Je veux parler de ça aux gens »
A des centaines de kilomètres de là, la
même chose s’est produite à Milan, dans
la petite librairie de Cristina di Canio baptisée Il Mio Libro. Un client a acheté un
exemplaire de David Golder, d’Irène Némirovsky, en disant qu’il l’avait vraiment
aimé et qu’il voulait le laisser au prochain qui entrerait dans la boutique. La
personne suivante a été si touchée
qu’elle a demandé si elle pouvait faire la
même chose à son tour.
« C’est là que j’ai su qu’il se passait quelque chose, se rappelle Christina di Canio.
Et je me suis dit : “Je veux vraiment parler
de ça aux gens”. » Elle a cherché un hashtag sur Twitter sans succès. Puis elle a
tapé #librosospeso. L’idée s’est répandue
comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux, avec plus de trois millions
d’occurrences sur Twitter.
Il Mio Libro a depuis reçu 300 libri sospesi. L’idée a été reprise par la plus
grande chaîne de librairies d’Italie, La Feltrinelli, qui a lancé un projet libro sospeso du 23 avril au 5 mai, débouchant sur
1 440 livres en attente.
Silvia Romeo a laissé un livre en attente
dans la boutique de Christina di Canio, La
vita davanti a sé (La Vie devant soi), de Romain Gary, le décrivant comme « un de
ces livres qui façonnent votre expérience ». Elle a également reçu un
ouvrage d’un donateur inconnu, écrit
par une journaliste italienne du nom de
Daria Bignardi. C’est un livre qu’elle a
beaucoup aimé mais qu’elle n’aurait, ditelle, jamais choisi d’elle-même. p
cynthia heckman
(sparknews)