Lettres persanes - Les Petits Classiques Larousse

Lettres persanes
de Montesquieu
Développement des clés d’analyse
Par Violaine Géraud
Petits Classiques Larousse -1- Lettres persanes de Montesquieu
Lettre LXXIX
Clés d’analyse
Compréhension
Retour au roman du sérail
• Les deux lettres encadrant cette lettre LXXIX sont européennes, elles comparent les
civilisations ou les gouvernements, même si c’est pour en mettre au jour les vanités.
L’œuvre est subtilement composée de sorte que le lien narratif de l’histoire du sérail
ne soit jamais rompu. Dans l’économie de l’œuvre, cette lettre remplit une fonction a
priori récréative, et a posteriori poétique. Elle poursuit aussi la réflexion sur l’érotisme
et le féminin.
• La lettre LXXIX renoue avec le roman du sérail, abandonné depuis les lettres LXXLXXI.
L’art de la narration
• Cette lettre LXXIX est très construite. On peut discerner les parties suivantes : 1.
L’introduction de la belle esclave, 2. La lente et allusive mise à nue de ses charmes, 3.
La promptitude de son mariage symbolique avec un homme absent, 4. L’adresse finale
à Usbek, possesseur de cette nouvelle épouse.
• Le réalisme historique et géographique se marque dans la première phrase par les
toponymes, « Arméniens » et « Circassie ». Chardin avait assisté, sur les rives de la
Mer Noire, à l’achat d’esclaves circassiennes (la Circassie est située au nord du
Caucase) ; il en avait admiré la beauté, une beauté très chèrement payée.
• La lettre est narrative et elle fait alterner, comme il est de règle dans un récit au
passé, imparfait (aspect non borné) pour les notations descriptives (« une pudeur
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virginale semblait vouloir les dérober à ma vue… ») et des passés simples (aspect
borné) pour les actions accomplies par l’eunuque. Les passés simples de la deuxième
phrase présentent les procès (actions verbales) comme constitutifs d’une narration,
occupant le premier plan de la lettre. La jeune fille n’occupe le premier plan que par
les preuves qu’elle donne de sa pudeur : « elle rougissait de se voir nue ». Elle est
enfin sujet d’un verbe qui, on le constate, n’est pas un verbe d’action. D’objet
découvert, elle devient objet de vénération : elle est de bout en bout « objectivée »,
enfermé dans une totale passivité. La sécheresse de la narration met en valeur la
violence faite à cette jeune fille. Nous assistons aux prémisses d’un viol.
• Le JE qui est sujet de tous ces procès donne à l’épistolier un rôle actif, cantonnant la
jeune fille dans la plus pure passivité.
• Le connecteur temporel « dès que » marque le renversement au cœur de cette lettre,
le passage d’esclave à épouse. La promptitude que dénote cette conjonction de
subordination est intéressante : elle marque la toute puissance de l’homme, face à
l’absolu dénuement de la femme, autant que le brusque passage d’une condition à une
autre.
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Réflexion
Le féminisme de Montesquieu
• Cette page opère un progressif glissement de la chasteté à l’érotisme, par une phrase
périodique parataxique (sans subordination, avec une juxtaposition des propositions
marquée plusieurs fois par les deux points). On notera la parfaite abstraction du
portrait : « je lui trouvai de charmes ». Ces charmes resteront à imaginer : ils ne sont
pas décrits. Nous constatons l’érotisation du regard, le thème du voyeurisme que nous
avions déjà dans la lettre III de Zachi à Usbek.
• L’eunuque est pleinement actif, lorsqu’il déshabille la jeune beauté, lorsqu’il la juge
et la place dans le sérail d’Usbek. Cette lettre poursuit la réflexion sur la relation
homme/femme au cœur du sérail. La femme est traitée en reine tout en ayant un statut
d’esclave. Dans le sérail, toutes les relations sont viciées par l’absence de liberté.
Toute puissance cache en fait un esclavage : ce paradoxe est bien sûr illustré par les
eunuques, dominant des femmes qui les dominent, puissants mais d’une impuissance
essentielle et essentiellement douloureuse.
Du sérail à la critique du despotisme
• C’est par le symbole que la métamorphose d’une esclave en reine, mais en une reine
qui n’est qu’une esclave, est marqué. L’écarlate qui revêt la jeune fille symbolise son
nouveau rang. Mais cette couleur a des connotations qui peuvent enrichir la
signification de cette lettre : la passion amoureuse, le désir, la violence et le sang. Le
manteau rouge entre aussi en correspondance avec la rougeur par laquelle la jeune fille
exprime que sa pudeur est blessée.
• On peut appliquer ce renversement de l’humiliation en vénération à l’érotisme, qui
confond ces deux notions, les rend souvent indistinctes. Mais appliqué au domaine
politique, ce renversement est au cœur de toute tyrannie.
• L’intention de Montesquieu, au travers du roman du sérail, est de montrer que toute
tyrannie porte en elle une menace constitutive : sa propre violence. Le sérail n’est
donc pas seulement destiné à faire diversion ni à divertir : il poursuit à une autre
échelle l’étude de la tyrannie et la relie à na nature humaine, aux pulsions érotiques
qu’il lie indissolublement aux pulsions mortifères.
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