Les catholiques et le cinéma 1 - CREC-Formation / e

Robert Molhant
Les catholiques
et le cinéma
Une étrange histoire
de craintes et de passions
EDITIONS OCIC
BRUXELLES
2
Robert Molhant
Les catholiques
et le cinéma
Une étrange histoire
de craintes et de passions
EDITIONS OCIC
BRUXELLES
3
Edité par l’OCIC
Organisation Catholique Internationale du Cinéma et de
l’Audiovisuel
15, rue du Saphir
1030 Bruxelles
Belgique
Janvier 2000
4
Avant-propos
« Ce ne sont pas les idées qui mènent le monde. Mais
c’est parce que le monde a des idées (et parce qu’il en
produit continuellement) qu’il n’est pas mené passivement
par ceux qui le dirigent ou ceux qui voudraient lui
enseigner ce qu’il faut penser une fois pour toutes. » 1
Michel Foucault
Il y a plus de cent ans que le monde catholique s’intéresse
au cinéma. Certains, parce qu’ils étaient exploitants de salles,
d’autres producteurs, d’autres encore journalistes ou
éducateurs, se sont trouvés sur les terrains professionnels de
cette curiosité de foire qui allait devenir une industrie et même
un art.
Quand le cinéma a gagné de vastes publics, quand il est
devenu un média de masse touchant des millions de
spectateurs, les autorités civiles et religieuses se sont
inquiétées de son influence. L’Eglise catholique, par ses plus
hautes autorités, s’est prononcée, d’abord pour condamner,
puis peu à peu pour reconnaître les aspects positifs du film qui
1
Les reportages d’idées, Corriere della Sera, 12 novembre 1978,
cité par Didier Eribon, Michel Foucault, Flammarion, 1991, p. 299
5
pouvait sainement détendre, mais aussi éduquer et même
évangéliser.
Le cinéma a occupé une place importante dans l’action des
catholiques et dans les préoccupations de l’Eglise. De
nombreuses initiatives se sont développées, qui couvrent tous
les champs de l’activité cinématographique, depuis la
production, la distribution, l’exploitation par ses réseaux de
salles, l’éducation et la culture cinématographique, jusqu’à la
classification morale des films, qui est souvent le seul aspect
auquel on a tendance à réduire l’action du monde catholique.
La rapide évolution des médias, l’arrivée de la télévision,
de la vidéo, les développements de l’électronique, de la
digitalisation des images, des sons et du texte, l’univers des
nouvelles technologies ont resitué le cinéma dans un paysage
médiatique beaucoup plus diversifié. Les sociétés ont évolué.
Les Eglises, dans plusieurs pays du monde, ont perdu une part
notable de leur influence. Celle qu’elles exerçaient sur le
cinéma et ses spectateurs, ne serait plus pensable aujourd’hui.
Ce qui amène parfois les autorités de ces Eglises à renoncer à
toute action et à abandonner les engagements pris pour
soutenir des institutions qui ont été parmi les fleurons de la
culture cinématographique.
Les catholiques et l’Eglise ont contribué et contribuent
toujours au monde des médias, à leur développement au
service de plus de justice, à la reconnaissance de la dignité de
chaque être humain.
Mais le monde des médias a changé. Il faut donc que les
formes de présence des catholiques et de l’Eglise changent
elles aussi. Elles sont d’ailleurs en pleine évolution. On en
verra le signe dans les modifications qui marquent deux des
organisations internationales catholiques des médias, celle de
6
la radio et de la télévision (Unda) et celle du cinéma (OCIC),
qui ont décidé de fusionner.
Mais développer une nouvelle vision, bâtir de nouvelles
formes de présence dans un univers si complexe, est un défi
qui, pour être relevé, doit pouvoir cueillir les fruits du passé,
un passé si riche, mais souvent ignoré par les acteurs
d’aujourd’hui.
Voilà pourquoi nous publions cette série de brochures
consacrées à l’histoire de la contribution du monde catholique
au cinéma. Elles viennent compléter un livre portant sur
l’histoire de l’OCIC, publié à l’occasion du 70ème anniversaire
de cette organisation 2 . Ce livre proposait une lecture très
documentée de la vie même de l’organisation internationale
qui a coordonné les activités du monde catholique dans le
domaine du cinéma. Il ne pouvait donner l’aperçu de toutes
ces initiatives nées dans chacun des pays, et dont l’OCIC ne
pouvait être que le prolongement international.
Nous avons tenté, dans cette série de brochures – dont voici
la première – de relever brièvement l’information qui était en
notre possession. Mais elle est évidemment fragmentaire.
Notre espoir, c’est qu’en faisant circuler ces brochures parmi
nos membres et un public intéressé, nous pourrons rassembler
bien davantage d’informations et fournir ainsi, plus tard, un
aperçu plus vaste des contributions du monde catholique au
cinéma.
C’est donc en attendant vos réactions et commentaires que
nous vous souhaitons bonne lecture de la première brochure
d’une série qui devrait en comporter huit.
2
Léo Bonneville, , Soixante-dix ans au service du cinéma et de
l’audiovisuel – OCIC, Fides, Québec, 1998
7
8
1. Dès les débuts :
des initiatives multiples
1895 - 1935
« I believe, as I have always believed, that you
control the most powerful instrument in the world
for good and evil. »
Edison
1924
Dès les débuts du cinéma, des catholiques vont s’y
intéresser. D’abord pour accueillir les premières
projections jusque dans les églises mêmes, ensuite pour
utiliser les films pour la détente des enfants et adultes, ou
pour l’enseignement religieux. D’aucuns vont vouloir
produire eux-mêmes des films, en particulier des films
religieux ou édifiants. Ils connaîtront peu de succès dans ce
domaine.
Mais le sentiment va grandir que le cinéma est un danger,
principalement pour la jeunesse. Il faut la protéger. Il faut
aussi faire pression sur la production cinématographique,
particulièrement celle d’Hollywood, pour qu’elle produise
9
des films respectueux des mœurs. L’occasion est offerte aux
catholiques américains d’écrire un « code » pour
l’industrie cinématographique américaine, code qui sera
endossé par Hollywood même. Mais ce code n’est pas
respecté par les studios. Aussi, l’Eglise catholique
américaine va se lancer dans une vaste campagne de
pression sous forme de la Légion pour la décence. Les
catholiques vont prêter serment, s’engageant à ne pas aller
voir les films que l’Eglise leur déconseille. En 1935, ils ont
gagné une première bataille. Les studios d’Hollywood vont
davantage respecter le code. Ils pensent avoir assaini le
cinéma qui passe de l’époque du muet à celui du parlant.
C’est le moment choisi par le Pape pour proposer la
démarche des Américains comme modèle aux catholiques
du monde entier, dans son encyclique Vigilanti Cura.
Pendant que l’Eglise met l’accent sur l’aspect moral et
joint sa voix aux différentes initiatives de censure, des
catholiques s’intéressent à la culture cinématographique, à
toute la richesse créatrice que ce nouvel art peut offrir à
l’homme.
Dès les débuts du cinéma, des clivages s’instaurent. On les
retrouve jusqu’au cœur des débats de la Légion pour la
décence : faut-il promouvoir les bons films et ne pas
mentionner les mauvais ? Les autorités ecclésiastiques se
prononcent pour une action qui vise surtout à condamner
les mauvais.
Officiellement, la première attitude des catholiques vis-àvis du cinéma est surtout négative. Mais dans les faits de
tous les jours, les connivences se multiplient.
10
O
n l’ignore très souvent, mais les chemins de l’Eglise et du
cinéma se sont rencontrés très tôt, dès les tout débuts de ce
qui allait devenir le septième art.
Le 28 décembre 1895, dans les salons du Grand Café, les Frères
Lumière présentent leur invention au public parisien. Le succès est
immédiat. Mais Louis Lumière pense que le cinématographe n’a
aucun avenir. Il est persuadé qu’il s’agit là d’une curiosité de foire
qui disparaîtra dès que l’effet de surprise sera passé.
Aussi veut-il l'exploiter au plus vite, avant que les images
animées ne cessent d'intéresser le public. Voilà pourquoi, dès 1896,
il engage des opérateurs, qui vont à la fois filmer les premières
bandes cinématographiques et les projeter… avec le même appareil,
puisque le cinématographe est à la fois une caméra et un projecteur!
Ils seront bientôt une cinquantaine d'opérateurs à parcourir le monde.
C'est ce qui explique qu'à peine né, le cinématographe se retrouve en
février 1896 à Bruxelles et Londres, en avril à Vienne, Madrid et
Berlin, en mai à Saint-Pétersbourg, à Cardiff, à Amsterdam. En juin
à Belgrade et déjà à Bombay et New York; en juillet à Buenos
Aires…en août à Venise. C'est en Italie, que les chemins du
cinématographe vont croiser semble-t-il ceux de l'Eglise, puisqu'on
apprend, par les lettres d'un des opérateurs, Pierre Chapuis, que faute
de salles, il installe ses représentations dans les églises. 3
3
Jacques Rittaut-Hutinet, Le cinéma des origines, Les Frères
Lumière et leurs opérateurs, Editions du Champ Vallon, 01420
Seyssel, 1985, p. 84.
11
En juin 1896, un autre opérateur, Félix Mesguich, qui a été
envoyé aux Etats-Unis, organise une projection dans une église de
Baltimore. 4
Il semble bien que les projections dans les églises se soient
multipliées au point que certains exploitants de salles aient considéré
qu’il y avait là pour eux un grave danger de concurrence. Ainsi, dans
Ciné-Journal, l’organe hebdomadaire de l’industrie cinématographique, publié à Paris, son directeur, G. Dureau écrit la 1er juin 1912 :
« Il s’agit bien plutôt pour nous de savoir si l’entrée régulière,
officiellement reconnue par le Pape, du cinématographe dans les
temples jusqu’ici réservés au culte, constitue un nouveau péril
professionnel et menace les intérêts de nos exploitants. Je crois
pouvoir dire tout de suite que cet accès de modernisme ne met pas en
danger nos exploitations françaises, mais qu’il peut en être autrement
pour l’Italie, l’Espagne et quelques pays de l’Amérique du Sud sur
lesquels la main du clergé a gardé une prise certaine. Les prêtres
français que l’évêque autorise à donner des représentations
cinématographiques à l’église ont assez le respect qui convient aux
Saints Lieux pour ne présenter que des films essentiellement
religieux ou tout au moins d’un caractère confessionnel. »
Il faudra le décret de la Sacrée Congrégation Consistoriale, le 10
décembre 1912, pour interdire toutes les projections et
représentations cinématographiques – même de caractère strictement
religieux – à l’intérieur des églises et des chapelles, ouvertes au
culte : et cela, afin de préserver le caractère sacré des dits édifices.
En France
En mai 1896, à Paris, rue Bayard, la Maison de la Bonne Presse
fonde son service des projections lumineuses, sous la responsabilité
du P. Vincent de Paul Bailly de Surey, qui confiera la gestion du
service à Georges-Michel Coissac. 5 « Cet organisme religieux
4
Id. p. 166
L’Année 1913 en France, numéro hors série de l’Association
française de recherche sur l’histoire du cinéma, Paris, 1993, article
5
12
consacre d’abord tous ses efforts à la fabrication, la location et la
vente de plaques en verre et de lanternes de projection (il s’agit de
lutter contre la grande vogue des projections laïques). La Maison de
la Bonne Presse dénonce l’immoralité du cinématographe, mais
constate son immense pouvoir ‘fascinateur’ auprès des masses.
Aussi, dès 1897, Coissac, le frère Basile et Albert Kirchner dit Léar,
tournent une première Passion. Mais les films de la Bonne Presse ne
connaîtront jamais une grande audience. Paul Féron-Vrau, directeur
de la revue Le Fascinateur, créée en 1903, déclare en avril 1906 que
la réalisation de scènes morales ou religieuses est trop coûteuse… »
Entre 1897 et 1914, la Bonne Presse (devenue aujourd’hui
Bayard Presse) va réaliser un certain nombre de films religieux,
parmi lesquels : La Passion de Nancy (1904) ; la Passion de NotreSeigneur (1906) ; La sortie du consistoire au Vatican (1908) ; La
Samaritaine au puits de Jacob (1908) ; Les Apparitions de Lourdes
(1909) ; Bernadette et les apparitions de Lourdes (1911) ; Jeanne
d’Arc (1911).
Là où l’évêque l’autorisera, ces films seront présentés dans les
églises. Par deux fois, Paul Féron-Vrau et Michel Coissac se
rendront à Rome, auprès de Pie X, pour présenter leurs programmes
et obtenir l’approbation officielle pour cette forme moderne
d’apostolat. 6 Ce qui n’empêchera, en décembre 1912, la publication
du décret de la Sacrée Congrégation Consistoriale, interdisant les
projections dans les églises.
En 1912 et 1913, par sa revue Le Fascinateur, la Maison de la
Bonne Presse s’attaque à l’immoralité des films, en particulier à la
popularité de la bande à Bonnot, « ce Napoléon du banditisme
de Thierry Lefebvre et Laurent Mannoni, « Annuaire du commerce
et de l’industrie cinématographiques (France – 1913) », p. 43
6
Une invention du diable ? Cinéma des premiers temps et religion,
publié sous la direction de Roland Cosanday, André Gaudreault,
Tom Gunning, Les Presses de l’Université Laval, Sainte-Foy,
Québec, 1992, p. 53
13
moderne. Etonnez-vous après cela qu’il y ait aujourd’hui tant de
déséquilibrés, de névrosés et d’apaches ». 7
En mars 1913, Michel Coissac écrit : « Personne ne met plus en
doute aujourd’hui l’influence néfaste du cinéma et l’on ne compte
plus les municipalités qui ont interdit l’accès de leurs villes ou
villages au film immoral et grivois. L’antidote ne sera réellement
efficace que le jour où nous pourrons pourchasser, pied à pied, de
bourg en bourg, le cinéma ambulant qui y fait tant de ravages. » 8
Mais la même année encore, le ton va changer. Dès novembre,
Michel Coissac écrit : « Il nous faut aujourd’hui donner du cinéma ».
L’ère des projections fixes dans les paroisses semble révolue. La
guerre de 1914 empêchera le lancement d’une campagne d’un
« cinéma éducateur ».
Après la guerre, de nouvelles initiatives voient le jour. Née à
Lyon, la maison de production et de distribution Etoile Films couvre
bientôt la France de ses six agences. En 1927, dans le cadre de
l’Action catholique, se crée le Comité Catholique du Cinématographe, en vue de coordonner les initiatives d’information et de
formation prises en France par des chrétiens passionnés de cinéma 9 .
C’est le chanoine Reymond qui en devient le secrétaire général. Dès
septembre 1927, il crée une revue qui s’appelle Les dossiers du
cinéma, qui paraîtront jusqu’en janvier 1932, date à laquelle ils sont
remplacés par une revue pour grand public : Choisir, qui deviendra
bien vite hebdomadaire. Cette revue « se résigne à une classification
des films » en six catégories : pour les enfants, pour les salles
familiales, pour les familles, réservés aux personnes formées, films
présentant des dangers, films mauvais à rejeter. 10 A partir d’octobre
1934, la revue Choisir aura des Fiches du cinéma en supplément. Le
7
Le Fascinateur, n° 116-117, août-septembre 1912, cité dans
« L’année 1913 en France », op. cit. p. 43
8
Le Fascinateur, mars 1913, p. 68
9
Marcel Béguin, Le cinéma et l’Eglise, 100 ans d’histoire(s) en
France, Les Fiches du cinéma, Paris, 1995, p. 24.
10
Marcel Béguin, op. cit. p. 26.
14
chanoine Reymond organise également à Paris la messe du cinéma,
célébrée dans l’église de la Madeleine.
En Suisse
A Bâle, en Suisse, dès 1902, un certain abbé Joseph Alexis Joye
(1952 – 1919) découvre les premières bandes filmées des frères
Lumière et s’enthousiasme pour le cinéma dans lequel il voit un
extraordinaire moyen d’éducation, y compris d’enseignement
religieux. N’y a-t-il pas, parmi les premiers films Pathé, une
Annonciation, tournée en 1907, où l’orchestre des anges entonne un
« Hosanna in excelsis Deo »? Et comme au tout débuts du cinéma les
bandes filmées se vendent – la distribution n’était pas encore
organisée par la location de copies – l’abbé Joye se met à acheter des
films et à les utiliser pour animer des groupes d’enfants, de jeunes
gens et d’adultes. 11 Il disposera pour cela d’une salle de 550 places,
inaugurée en 1898 sous le nom de Vinzentianum (renommée
Borromaeum en 1905). Il y mêlera les projections fixes et animées. Il
aurait disposé d’une collection de quelques 16.000 plaques pour
lanterne magique ! Lorsque, à la fin de l’année 1907, le parc bâlois
des salles fixes est en plein développement, Joye veille à offrir dans
sa salle des spectacles qui ne seront pas de moindre qualité. Ses
relations avec les exploitants de salles lui permettront d’ailleurs
d’accroître son stock de films. On découvrit chez lui, quarante ans
plus tard, une extraordinaire collection des premières œuvres
historiques du cinéma 12 . Ce trésor, au grand dam de la cinémathèque
suisse, repose aujourd’hui à Londres, au National Film Archive.
11
Voir Léo Bonneville, Soixante-dix ans au service du cinéma et de
l’audiovisuel – OCIC, Fides, Québec, 1998, p. 10.
12
Un inventaire réalisé en 1942, révéla que l’abbé Joye possédait
1540 films, 720 films de fiction et 820 documentaires. Parmi ceux-ci
figuraient la majorité des premières œuvres des Frères Pathé,
Gaumont, Eclair, Eclipse (France), de Cines, Ambrosio (Italie),
Urban (Grande-Bretagne), Edison, Vitagraph, Imp (USA), Messter,
Welt-Kinematograph (Allemagne) et Nordisk (Denemark). Cette
collection reflétait l’essentiel de la production présente sur le marché
européen pour les années 1907 à 1912. Une présentation des films de
15
Méfiances et condamnations
Le cinéma attire bien vite les foules et les spectacles qu’il montre
ne sont pas toujours édifiants. Aussi, en 1909, le cardinal Gaspari,
vicaire de Rome, rappelle dans un décret que le clergé doit s'abstenir
des salles publiques. Il demande en particulier aux ecclésiastiques de
ne pas assister aux spectacles qui se déroulent dans les cinémas
publics de Rome. 13
La méfiance des autorités ecclésiastiques vis-à-vis du cinéma ne
va cesser de grandir. On en trouve trace dans des textes dont la
virulence prête aujourd’hui à sourire. Ainsi, en 1919, l'archevêque de
Cambrai, Mgr Chollet, écrit: "Fuyez les cinémas, éloignez-en vos
enfants. Ces représentations sont contraires à l'hygiène du corps et à
la santé de l'âme; elles ébranlent la sensibilité et la troublent, excitent
d'une façon immodérée la nervosité, souillent trop souvent
l'imagination et déposent dans l'esprit des idées qui, par le jeu de la
vie, cherchent à se réaliser et à jeter les hommes dans le vice ou dans
le crime dont les tableaux les ont frappés." 14
Des textes de cette nature sont nombreux. Citons celui assez
métaphorique de Mgr Charost, évêque de Lille, qui vers 1920
s'étonne: "Que la nature humaine est misérable, puisqu'une toile où
courent des ombres qui n'y laissent même pas une trace devient un
écran entre le peuple chrétien et le ciel où il est appelé!" 15 Ou encore
celui publié par les archevêques et évêques d'Irlande qui déclarent en
1927 : "…le cinéma est plus souvent que de juste un principe de
démoralisation… Il y a donc très vraisemblablement une forte dose
l’année 1910 a paru dans KINtop Schriften 1, Welcome Home, Joye !
– Film um 1910, Aus der Sammlung Joseph Joye (NFTVA, London),
von Roland Cosandey, Stadtkino Basel, Stroemfeld/Roter Stern,
1993.
13
Groupe Médiatech de la Faculté de théologie de Lyon, Les médias,
textes des Eglises, Centurion, Paris, 1990, p. 23.
14
Groupe Médiatech, op. cit. p. 31.
15
Groupe Médiatech, op. cit. p. 34.
16
de vérité dans l'assertion suivante: le cinéma est une école où les
garçons apprennent à voler et à faire le coup de poing." 16
La même année pourtant, le cardinal Piffl, archevêque de Vienne,
écrit: "Il faut donc se réjouir beaucoup de voir ces derniers temps de
grandes entreprises de cinéma, qu'on doit consolider comme
sérieuses et ayant conscience de l'importance de leur mission, se
préoccuper avant tout d'instruire et d'élever le peuple. Les films qui
ne visent qu'à flatter les instincts grossiers des masses ou à exciter
d'une façon raffinée les nerfs des spectateurs ne trouvent d'ailleurs
plus l'accueil désiré auprès d'une grande partie du public."17
En Italie
La méfiance des autorités ecclésiastiques ne va pas empêcher que
des chrétiens s’intéressent au cinéma, cherchent à produire des films,
à organiser des projections et même des concours. Ainsi, dès 1904, à
Milan, dans la paroisse de Santa Maria alla Porta, un prêtre crée une
première association coopérative chargée de fournir des films aux
« oratoires », qui sont des groupements d’enfants et de jeunes. Au
cours de leurs réunions, on projette des films. Ce sont les ancêtres
des « cinémas paroissiaux italiens», dont le premier s’ouvrira à
Monza, en 1906. En 1909, toujours à Milan, se crée la Fédération
cinématographique diocésaine 18 et se tient le premier concours
mondial de films à contenu moral et religieux. Dès cette époque, les
responsables se demandent comment choisir les films à projeter
dans les oratoires et les salles paroissiales. Des prêtres forment une
commission chargée de sélectionner les films. Ils publieront les listes
de leurs choix dans l’Eco degli Oratori. En 1910 ils publieront
également des listes de films à conseiller au grand public des salles
commerciales.
16
Groupe Médiatech, op. cit. p. 45.
Groupe Médiatech, op. cit. p. 46.
18
Dario Viganò, Un Cinema Ogni Campanile, Chiesa e Cinema
nella Diocesi di Milano, Editrice Il Castore, Milano, 1977, p. 20
17
17
Dans les années 1906-1910, en Italie du Nord, des groupes de
laïcs bien pensants militèrent dans des Ligues pour la moralité. Lors
d’un congrès tenu à Milan, leur leader, le comte Angelo di
Valmarana, voulait qu’une action soit menée « contre les
mutoscopes, les cinématographes, les cartes postales et toute
manifestation publique immorale ». 19
Le 5 janvier 1920, le pape Benoît XV approuve chaleureusement
l’Institut cinématographique de St Marc, créé à Brescia pour diffuser
à travers le monde des pellicules faisant connaître la pensée
chrétienne.
A Milan, l’abbé Canziani fonde en 1928 la Rivista del
Cinematografo.
En Belgique
La première projection des films Lumière avait eu lieu le 13
novembre 1895, au Musée de physique, de l’Université Catholique
de Louvain. Il ne s’agissait pas encore d’un spectacle public, mais
plutôt de la présentation d’une découverte scientifique.
Entre 1900 et 1908, la Belgique connaît surtout le cinéma
ambulant. Quelques dizaines d’exploitants parcourent le pays. Ils
cherchent à s’allier l’appui des autorités civiles et religieuses. Ils
offrent des projections gratuites aux orphelinats. Ils choisissent alors
dans leur répertoire plutôt des films comme la Passion d’Oberammergau, une procession à Lourdes ou des vues de Rome. En 1900,
Henri Opitz, avec du matériel de l’American Biograph, filme La
procession du Saint Sang de Bruges avec cortège historique.
De 1910 à 1913, la Belgique va voir se développer les salles de
cinéma, au point d’en compter quelque 650, pour une population qui
19
Les catholiques et l’avènement du cinéma en Italie, article de Aldo
Bernardini, dans Une invention du diable ? Cinéma des premiers
temps et religion, publié sous la direction de Roland Cosandey,
André Gaudreault, Tom Gunning, Editions Payot, 1992, p. 5
18
s’élevait alors à 7.500.000 habitants. Il s’agissait la plupart du temps
de salles de fêtes ou de cafés transformés en salles de projection,
mais disposant toujours d’un débit de boissons. C’est d’abord le
danger d’alcoolisme qui va conduire la bonne société à qualifier ces
cinémas de « lieux de perdition ».
Le 10 janvier 1912, plus d’une centaine d’hommes d’œuvres se
réunirent, à Bruxelles, dans la salle du cinématographe chrétien, rue
du Miroir, dénommée « Cinéma des Familles ». Cette salle était
attenante au Collège Saint-François-Xavier. En cours de réunion, on
constata que 52 salles catholiques étaient déjà en activité. 20
Ces salles ayant de plus en plus de mal de se procurer des films
destinés aux familles, des catholiques belges créent en 1920 la
compagnie de production Brabo Films.
La Belgique va également jouer un rôle particulier dans la
création de la Fédération Internationale de la Presse Cinématographique (Fipresci). L’idée d’une telle fédération avait pris corps à
Paris, en 1926, à l’occasion d’un congrès tenu à l’Institut
International de Coopération Intellectuelle. La séance constitutive
devait avoir lieu à Bruxelles, en janvier 1927. Mais les hésitations de
plusieurs associations reportèrent l’idée à 1930, lors du congrès
international du cinéma, tenu à Bruxelles. Des journalistes français,
italiens et belges décidèrent de la fondation de la Fipresci. Une
deuxième assemblée se tiendra en mai 1931, à Rome. Un troisième
congrès aura lieu en juin 1932, à Londres. En janvier 1933, au cours
du quatrième congrès, à Paris, la Belgique se voit confier le
secrétariat général et la trésorerie de la Fipresci. Ce congrès décidera
de la création d’un insigne et d’une carte internationale de journaliste
cinématographique. Le cinquième congrès aura lieu à Bruxelles, en
1935, à l’occasion de l’Exposition Universelle. Il engage les sections
nationales à organiser la présentation de bons films, notamment ceux
susceptibles de provoquer le rapprochement des peuples.
20
Guido Convents, Les catholiques et le cinéma en Belgique (18951914) in Une invention du diable ? Cinéma des premiers temps et
religion, op. cit., pp. 22 à 43.
19
Nous verrons plus tard qu’en 1928, les catholiques engagés
dans le domaine du cinéma vont créer à La Haye l’Office Catholique
International du Cinéma (OCIC). La Belgique va être amenée à y
jouer un rôle important. En effet, dès 1933, le prêtre belge, Abel
Brohée, sera le président international de cet Office.
En Autriche et en Allemagne
Déjà vers 1910, en Autriche, un maître de chœur de
Klosterneuburg, Petrus Rummler, constitue un réseau de salles
catholiques et s’engage dans la production de films. A partir des
années 30, le centre de pastorale du diocèse de Vienne crée un
Institut Cinématographique, dirigé par le Dr. Gesek. Cet Institut va
publier une revue sous le titre Le bon cinéma . En 1938, l’annexion
de l’Autriche par l’Allemagne mettra fin à cet Institut. 21
En 1912, à Munich, la centrale des associations catholiques
allemandes du sud du pays fonde un institut « Lichtbilderleihinstitute » chargé de la distribution de diapositives et de films, mais
aussi de la vente de matériel cinématographique pour la projection.
C’est ainsi qu’en 1913, lors d’une rencontre, à Offenburg, cet Institut
organise une exposition de matériel cinématographique. Dès 1914, il
dispose d’un cinéma ambulant qui circule dans les villes et villages
qui n’ont pas de salles. Cet Institut sera repris en 1917 par la LeoFilmgesellschaft, laquelle poursuivra ses activités entre les deux
guerres, jusqu’à sa liquidation en 1933. 22
A côté de l’initiative prise par les catholiques de Bavière, dès mai
1909, à Mönchengladbach, le reste de l’Allemagne se dotait d’une
société catholique de l’image lumineuse, la Lichtbilderei GmbH.
Celle-ci allait jouer un rôle important dans la création d’une véritable
politique communale du cinéma, ainsi que dans la diffusion des films
21
Dr. Rudolf et Dr. Richard Emele, L’effort catholique en Autriche,
in Revue Internationale du Cinéma, n° 11, 1952, p. 54.
22
Heiner Schmitt, Kirche und Film, Kirchliche Filmarbeit in
Deutschland von ihren Anfängen bis 1945, Harald Boldt Verlag –
Boppard am Rhein, 1997, p.39
20
dans les écoles et les paroisses. Jusqu’en 1911, cette société s’occupa
uniquement de la production et de la distribution de diapositives,
avant de se lancer dans la distrubution de films. Le rapport publié par
la Lichtbilderei GmbH, en 1912, indique qu’elle est, à l’époque, la
seule firme nationale de distribution de films. Cette année-là, Lorenz
Pieper devenait le dirigeant de cette société. Dès mars, il publiait la
revue Bild und Film. Zeitschrift für Lichtbilderei und
Kinematographie. Cette publication paraîtra de mars 1912 à
septembre 1915. Toujours en 1912, Lorenz Pieper lançait lui aussi un
cinéma ambulant. Il proposait, dans son catalogue, plus de 700 titres
de films, mais enrichissait sa collection d’une trentaine de films par
semaine, estimant à la fin de l’année pouvoir offrir 900 titres. Il
fournissait des programmes réguliers à une centaine de salles qui
s’ouvraient soit en semaine, soit le dimanche seulement. Pieper ne
pensait pas pouvoir lancer son institution catholique dans la
production de films. C’était là une entreprise trop hasardeuse. Ayant
contribué à fonder le premier cinéma communal d’Allemagne, à
Eickel, Pieper sera amené à collaborer à la politique des salles
communales, lesquelles sont une particularité de la distribution et de
la culture cinématographique de ce pays. Sa revue Bild und Film
deviendra dès la fin de 1912 l’organe officiel de l’action
cinématographique du Land de Westphalie.
En 1913 et 14, la Lichtbilderei GmbH crée des filiales à
Saarbrücken, Munich et Berlin. Elle dispose alors de 500.000 m de
films et 450 séries de diapositives couvrant de nombreux aspects des
sciences, principalement destinées à l’enseignement. Elle emploie
trente-quatre personnes.
La première guerre mondiale va avoir une influence
déterminante. Si, dans les premiers mois de guerre, des séries de
diapositives consacrées aux combats, des films patriotiques et
militaires vont s’ajouter au catalogue, si des « cinémas pour soldats »
vont s’ouvrir sur les lignes de fronts, puis dans les hôpitaux
militaires et vont recevoir des films en provenance de la
Lichtbilderei GmbH, celle-ci va entrer peu à peu en crise. Ses filiales
vont devoir fermer. Elle va réduire son personnel à 17 membres et
connaître des difficultés financières. La revue Bild und Film cessa de
paraître en septembre 1915. En mai 1916, Lorenz Pieper quittera la
21
direction de la Lichtbilderei GmbH , qui ira de difficulté en
difficulté, jusqu’à son remplacement, en 1921, par une nouvelle
firme appelée la Neuland-Kinematographie GmbH. En quelques
années pourtant, la Lichtbilderei GmbH avait réussi à faire
reconnaître la valeur du film comme moyen éducatif et à poser les
fondements du travail cinématographique des catholiques allemands.
Ce qui n’était pas sans mérite, car la hiérarchie de l’Eglise
catholique d’Allemagne n’était pas favorable au cinéma. Au cours
des années vingt, les lettres pastorales qui parlent du cinéma mettent
en garde contre le danger des films et appellent à une censure plus
rigoureuse. 23 Cette attitude va changer fin 1927 en faveur d’un
dialogue beaucoup plus positif. Dans leur lettre pastorale publiée à
Paderborn, en 1928, les évêques allemands se prononcent en faveur
de la création d’une action catholique dans le domaine de la
littérature, du théâtre, du film. 24 En cela, les évêques allemands sont
exactement dans la ligne de pensée exprimée fin 1929 par le Pape
Pie XI, dans son encyclique Divini illius magistri, où il parle
également de la valeur du film pour l’éducation et l’évangélisation.
Rappelons que c’est en 1928, à La Haye, que l’on crée l’Office
Catholique International du Cinématographe (OCIC), lequel tient son
deuxième congrès à Munich, en 1929. C’est l’occasion pour les
catholiques allemands de faire le point sur l’action qu’ils ont menée
dans le domaine du film, particulièrement dans celui de la critique
cinématographique.
23
« Haltet eure Kinder fern vom Besuche der Kino, die durch
Aufreizung der Phantasie, durch ungesunde Aufreizung der Nerven,
durch sensationslusterne Darbietungen und Mangel an sittlichem
Zartgefühl so unheilvollen Einfluß üben“ Hirtenbriefe, Paderborn,
1923, in Heiner Schmitt, Kirche und Film, Kirchliche Filmarbeit in
Deutschland von ihren Anfängen bis 1945, Harald Boldt Verlag –
Boppard am Rhein, 1997, p.56
24
« ... Wir müssen ernsten Willens mitschaffen am Aufbau einer
starken katholischen Literatur-, Kunst-, Theater-, Film- und
Rundfunkbewegung.“ Hirtenbriefe, Paderborn, 1928, in Heiner
Schmitt, op. cit. p. 57
22
Depuis 1924, les frères Friedrich et Richard Muckermann avaient
publié une revue sous le titre Filmrundschau. Leurs cotations des
films étaient reproduites par toute une série de journaux
confessionnels et non-confessionnels. Du côté de Munich, en lien
avec la Leohaus, paraissait, depuis 1920, un journal dénommé
Deutsche Filmzeitung, qui était l’organe officiel des associations
catholiques allemandes du cinéma. D’autres publications catholiques
consacraient également des articles au cinéma.
La tendance générale de cette critique cinématographique était de
considérer que les films commerciaux eux-mêmes étaient porteurs de
valeurs évangéliques et qu’il ne fallait pas enfermer le monde
catholique et l’Eglise dans la production de légendes religieuses ou
de programmes hagiographiques. C’est dans cet esprit qu’une
association fut créée, en 1926 déjà, pour promouvoir l’action des
catholiques dans le domaine du film. C’est ce courant de pensée,
représenté par Muckermann et le Dr. Georg Ernst, directeur de la
Leo-Film (Munich) qui allait contribuer au premières orientations de
l’OCIC, lors des congrès de La Haye et de Munich. Rappelons que le
Dr. Georg Ernst fut élu le premier président de l’OCIC.
Aux Pays-Bas
C’est vraiment une étrange histoire qui va marquer les débuts des
relations de l’Eglise des Pays-Bas avec le cinéma. C’est l’histoire
d’une invention, d’un brevet et d’une firme qui porte le nom
d’Eidophon.
Cette histoire commence en fait en Allemagne, en 1926. A
l’époque, on y travaillait beaucoup à la découverte de procédés qui
allaient permettre de sonoriser les films. Le groupe TriErgon avait
découvert un procédé qui permettait l’enregistrement optique du son.
Parmi ceux qui cherchaient à l’appliquer au film, il y avait un prêtre,
le Dr. Heinrich Könemann. Ses recherches étaient en partie financées
23
par un mécène hollandais, B.J. Brenninkmeyer, le propriétaire de la
chaîne de magasins de vêtements connue sous les initiales C&A. 25
Déjà en 1925, ce mécène hollandais avait accordé un don royal
pour permettre la constitution de la station catholique de télévision
hollandaise, KRO.
Grâce à l’argent de Brenninkmeyer, l’abbé Könemann met
effectivement au point un procédé de sonorisation de films. Avec ce
procédé, Brenninkmeyer tente d’entrer dans le cartel Tobis, où se
retrouvent les propriétaires européens de licences de sonorisation de
films. Brenninkmeyer veut obtenir pour 800.000 marks d’actions de
la Tobis, en échange du brevet de Könemann. Mais sa démarche
reste sans succès. En juillet 1930, il est également écarté de l’entente
qui réunit à Paris les Européens et les Américains en vue du contrôle
des brevets de la sonorisation des films. Cela ne décourage pas
Brenninkmeyer qui songe alors à créer un cartel catholique. Il voit
dans l’invention de l’abbé Könemann l’occasion de créer une
véritable industrie catholique du film sonore. Si les catholiques
réussissent à produire des films sonores selon le procédé de l’abbé
allemand, les salles de projection devront être équipées du même
procédé et l’Eglise pourra ainsi contrôler le marché du film sonore !
Il est suivi dans ce projet par un religieux dominicain, le Père
Hyacinth Hermans, lequel fait partie de la Commission hollandaise
de censure des films. Celui-ci a, par ailleurs, une influence certaine
sur l’épiscopat du pays. Déterminé à lancer une campagne nationale
et internationale en faveur du procédé Könemann, le Père Hermans
va chercher des appuis auprès du Comité Directeur de l’OCIC, au
cours d’une réunion qui se tient en été 1931, à Zürich.
Le projet Könemann-Brenninkmeyer-Hermans va provoquer des
débats passionnés. Les uns vont s’attacher à la valeur du procédé
technique de Könemann et aux chances que représente son brevet.
Les autres vont plutôt s’intéresser à la nécessité ou non d’une
production catholique, à préciser ce que l’on entend par « film
25
Karel Dibbets, Sprekende films, De komst van de geluidsfilm in
Nederland 1928-1933, Otto Cramwinckel Uitgever te Amsterdam,
1998, p. 279
24
catholique », à mesurer aussi la viabilité commerciale de telles
productions. Les débats deviennent publics car plusieurs articles de
critiques et de cinéastes paraissent dans divers journaux.
Pendant que les débats s’animent, le Père Hermans multiplie les
contacts avec de riches industriels catholiques, au point que fin 1931,
il annonce la création d’une société catholique internationale de
production de films, sous le nom de Internationale Eidophon N.V.
Könemann et Brenninkmeyer adressent alors à des catholiques
fortunés un plan de fondation, indiquant que l’Eglise a pris du retard
dans le domaine du film, retard qu’il est urgent de combler en créant
une société de production pour laquelle ils cherchent à réunir trois
millions de florins. Cette société, à caractère international, produira
et distribuera des films « catholiques ». Elle compte aussi, dans une
étape ultérieure, exploiter des salles de cinéma. La société mère sera
constituée aux Pays-Bas. Des filiales devront naître dans d’autres
pays, à commencer par l’Allemagne. Les brevets de Könemann, dont
la recherche avait été financée par Brenninkmeyer à raison de 50.000
florins par an, sont transférés à la nouvelle société pour un montant
presque symbolique de 1.000 florins. Huit cent cinquante mille
florins sont estimés nécessaires pour lancer la société et en garantir
les activités au cours de la première année. Un studio complet pourra
être repris, à Berlin, de la société Terra Film. Cinq longs métrages
devraient être produits au cours des six premiers mois, dont deux
sous la responsabilité complète de la nouvelle société et trois
coproductions.
Le 11 juin 1932, à Amsterdam, la société Internationale
Eidophon voit le jour, avec pour président B.J. Brenninkmeyer. Le
capital de la société est fixé maintenant à 1,7 millions de florins, dont
357.500 sont effectivement disponibles. On est loin des 850.000
nécessaires pour la première année. Des démarches ont été
entreprises, en particulier auprès de l’évêque de Den Bosch, en vue
d’obtenir l’appui du clergé. L’épiscopat néerlandais autorise l’appel
au clergé, mais insiste pour ne pas être mêlé à la cause. D’autres
démarches ont été menées à Rome. En juin 1932, une lettre du
Cardinal Pacelli est adressée à Mgr. Janssen, archevêque d’Utrecht.
25
Cette lettre, en latin, apporte – ce qui est exceptionnel - l’appui du
Pape Pie XI à l’initiative d’Eidophon. 26
L’appui de Rome donne un courage nouveau aux initiateurs qui
relancent la campagne de fonds. Fin 1932, ils doivent constater qu’ils
n’ont pu réunir que 570.000 florins. Qu’à cela ne tienne, on
commencera à produire des films, l’argent viendra... espère-t-on.
Il s’agit de produire des films « catholiques ». Mais qu’est-ce que
cela signifie ? Le Père Hermans considère qu’il ne faut pas s’en tenir
à des films de « propagande » et cite le chanoine Brohée,
responsable de l’action catholique du cinéma en Belgique, qui avait
dit, lors d’un congrès de l’OCIC : « Le cinéma, le vrai cinéma, ne
doit pas s’afficher catholique. Sa mission au contraire consiste à
porter l’influence de l’Eglise là où le prêtre ne peut aller : en
l’occurrence sur le Boulevard. » Mais tel n’est pas l’avis de tous les
milieux catholiques hollandais, en particulier de producteurs et
critiques chrétiens qui estiment que si Eidophon se contente de
produite des films sains et de qualité, il ne fallait pas créer de société
« catholique » et réunir de l’argent avec l’appui de l’Eglise. Des
projets de films sont soumis par un collectif catholique, Hinfilm,
mais sans succès.
Toujours en 1932, une société allemande d’Eidophon est créée à
Berlin (Deutsche Eidophon Film GmbH), au capital de 400.000
marks. Cette société a pour tâche de réaliser deux longs métrages,
Das Lied der Schwarzen Berge (Le chant des montagnes noires), de
Hans Natge et Das Meer Ruft (La mer appelle) de Hans Hinrich. Elle
26
« Augustus Pontifex hoc gratum habuit atque huiusmodi coeptis
iam dehinc felicissima quaeque ominatur. Omni sane laude dignum
est expolitioris humanitatis miris inventis sic uti, ut ad Dei gloriam
prosequendam et ad christianam fidem confirmandam et dilatandam
deserviant. [...] Idcirco inito consilio prosperum secundumque
exitum exoptat Beatissimus Pater atque universis qui, Ecclesiae
praeceptis et monitis obsequentes, huic operi istituendo et
perficiendo labores impendunt, divinorum auxiliorum conciliatricem
Benedictionem Apostolicam impertit. » Cité par Karel Dibbets,
Sprekende films, p. 286
26
doit aussi tourner un court métrage de Heinrich Köhler, Der Kleine
Pit (Le petit Pierre), ainsi qu’un film documentaire intitulé Rorate.
Le 26 janvier 1933, dans le Tuschinski Theatre d’Amsterdam, eut
lieu la séance de gala au cours de laquelle furent projetés Das Meer
Ruft et quelques séquences de Das Lied der Schwarzen Berge.
Devant une salle pleine d’autorités ecclésiastiques, le projet
d’Eidophon fut à nouveau présenté, mais en précisant que la société
allait produire exclusivement des films catholiques... le jour où elle
aurait gagné suffisamment d’argent en produisant des films
« neutres ». C’est bien ce que la critique engagée reprochera à ces
films, c’est d’avoir « gommé » les références catholiques.
La société allemande d’Eidophon ne produira plus d’autres films,
car Hitler monte au pouvoir. En 1933, Deutsche Eidophon Film
GmbH doit cesser ses activités à Berlin. Les espoirs se reportent sur
la société mère des Pays-Bas, bien que celle-ci ne dispose plus de
fonds, car ils ont été totalement investis dans la production des films
à Berlin. Il faut à nouveau réunir de l’argent. On tente d’en demander
au clergé, puis en Irlande. Mais en vain. Il faudrait obtenir un prêt de
500.000 florins pour lequel les évêques donneraient leur garantie.
L’épiscopat hollandais est disposé à accorder cette garantie, mais
veut se couvrir en obtenant de Rome que chaque évêque hollandais
puisse garder chaque année dix mille florins des revenus de la
collecte du denier de St Pierre ! Ce sont les responsables d’Eidophon
qui doivent aller négocier cela à Rome. Brenninkmeyer et Könemann
vont à Rome, rencontrent les cardinaux Ottaviani et Pacelli. L’idée
que les évêques hollandais financent Eidophon en prélevant l’argent
sur le denier de St Pierre est acceptée, à condition qu’il n’y ait pas de
lien juridique, car il ne faut pas que l’Eglise ne puisse être atteinte
directement par des événements touchant une société commerciale.
Le 2 novembre 1933, au cours d’une audience, le Pape Pie XI fit
savoir à l’évêque d’Harlem qu’il jugeait bon que les évêques des
Pays-Bas retiennent une partie du denier de St Pierre pour financer
Eidophon, tout en signalant qu’il ne voulait pas que cela soit
considéré comme un don du Pape à Eidophon. Il ne restait plus qu’à
combiner le prêt !
27
La formule choisie fut particulière. La firme C&A (dont
Brenninkmeyer était propriétaire) accorderait un prêt de 368.000
florins avec un intérêt de 6% à l’épiscopat, qui devrait le rembourser
en dix ans, à raison de 50.000 florins l’an. L’épiscopat transmettrait
le prêt à un trust qui le remettrait à Eidophon. Le Pape acceptait que
si Eidophon ne parvenait à rembourser le prêt, l’épiscopat hollandais
pourrait retenir annuellement 50.000 florins sur la collecte du denier
de St Pierre.
Ce montage... n’eût pas lieu. Il semble bien qu’à la dernière
minute les principaux acteurs aient pris conscience du fait
qu’Eidophon était irrémédiablement perdu. Sous la pression de sa
famille, Brenninkmeyer quitta Eidophon et transféra ses parts à
C&A. La compagnie de vêtements informa tous les porteurs
d’action, en mars 1934, qu’Eidophon allait cesser d’exister et
s’engagea à les indemniser en rachetant leurs actions. L’éphémère
société catholique de production fut liquidée, laissant en tout et pour
tout une somme de 12.000 florins qui furent donnés à une société de
bienfaisance de Den Bosch, laquelle investit 2000 gulden, en 1938,
pour le lancement d’une société catholique de location de films
(Gofilex).
Les Pays-Bas avaient tenté – avant la deuxième guerre mondiale
- de réaliser un projet ambitieux, doter l’Eglise d’une société
internationale et commerciale de production de films, au moment
précis où le cinéma devenait sonore. Le projet avait échoué. Mais le
rêve d’une production catholique va rester vivant.
Aux Etats-Unis
Quelques mois après Paris, le Cinématographe avait débarqué sur
le nouveau continent … pour y entrer rapidement dans ce qu’on a
appelé « la guerre des brevets » avec Edison. Dès 1903, les frères
Lumière devaient abandonner le terrain, laissant place aux
productions de la Biograph, de la Vitagraph et d’autres sociétés
productrices qui allaient fournir de courts films à d’innombrables
petites salles où les spectateurs ne payaient que cinq cents l’entrée,
les fameux « nickel-odeons ». Dès 1908, ces petites salles attiraient
28
à Chicago cent mille spectateurs par jour et deux cent cinquante
mille à New York ! 27 Ce chiffre se doublait même les dimanches.
Sur l’ensemble du territoire américain, trois mille nickel-odeons
attiraient chaque jour plus de deux millions de spectateurs. En 1910,
les Etats-Unis comptaient dix mille nickel-odeons ! 28 Des historiens
ont montré que les courts films qui étaient présentés dans ces petites
salles n’étaient pas tous dépourvus d’intérêt et que certains
abordaient des thèmes sociaux. Pourtant, dans l’opinion de la
majorité politique, « ces films polluaient l’esprit des jeunes de la
même manière que l’air malsain polluait leurs poumons. » 29
Le recteur de la Christ Church, à Brooklyn, le révérend William
Shaefe Chase 30 menait campagne contre ces films qu’il nommait
« les plus grands ennemis de la civilisation ». Dans certains milieux
conservateurs, l’opinion grandissait qu’il fallait contrôler les films,
les censurer. En novembre 1907, le département de police de
Chicago 31 fut la première instance chargée de censurer les films. A
partir de mars 1909 un bureau national (National Board of Review)
fut constitué à cette fin. Mais certains lui trouvaient l’esprit trop
large, puisqu’il acceptait que des films traitant de prostitution, de
corruption « et d’autres vices trop communs dans la société
américaine » entrent dans les circuits de distribution. En 1911, l’Etat
de Pennsylvanie créait son propre comité de censure, suivi en 1913
par le Kansas et l’Ohio. D’autres Etats allaient faire de même.
27
Bordas Encyclopédie, par Roger Caratini, Volume 14, Beaux-Arts
(2), Paris 1973, p. 43.
28
Gregory D. Black, Hollywood Censored, Morality Codes,
Catholics, and the Movies, Cambridge University Press, NY, 1994,
p. 6.
29
« Sitting passively in the dark, their young minds were being
polluted by vile movies just as their lungs were being polluted by
unclean air. » Gregory D. Black, op. cit. p. 8.
30
Hollywood Censored, op. cit. p. 10
31
James M. Skinner, The Cross and the Cinema, The Legion of
Decency and the National Catholic Office for Motion Pictures, 19331970, Praeger, Westport, Connecticut, 1993, p. 3
29
En 1913, la compagnie productrice Vitagraph quittait New York
pour s’installer à Los Angeles. Les autres allaient suivre. De
nouvelles compagnies sont constituées, lesquelles vont grandir au
point qu’en 1920 MGM, Paramount, RKO, Universal, Fox,
Columbia et Warner Bros. vont non seulement produire des films,
mais aussi les distribuer et en assurer l’exploitation. C’est que les
nickel-odeons ont été remplacés peu à peu par d’immenses salles de
cinéma de 1.000, 3.000, et même 6.200 places, comme le fameux
Roxy de New-York. Le cinéma américain connaît alors sa grande
époque du cinéma muet, avec les films de De Mille, Chaplin,
Griffith, Mack Sennett. En Europe, par contre, l’industrie
cinématographique va se trouver paralysée dans les pays touchés par
la première guerre mondiale.
Le National Board of Review, qui avait perdu une large part de sa
crédibilité, va sombrer en 1921, accusé de recevoir de l’argent de
l’industrie cinématographique et donc de se laisser influencer dans
ses jugements.
Le monde catholique américain ne s’était, jusqu’à cette époque,
que très peu intéressé au cinéma. Il y avait bien, depuis 1922, à New
York, une Fédération Internationale des Anciennes Etudiantes
Catholiques 32 , qui avait entrepris de juger les films et de les classer
en deux catégories, ceux qui convenaient aux cinémas paroissiaux,
aux écoles catholiques et aux soirées familiales, et ceux qui
convenaient à des publics plus mûrs, mais n’étaient pas adaptés aux
salles paroissiales et aux projections dans les écoles. Cette
classification ne relevait que les films de valeur et ne citait pas de
« liste noire » de films à condamner 33 . Mais c’était là une des rares
32
The International Federation of Catholic Alumnae, IFCA
Nous avons retrouvé, dans les archives du secrétariat général de
l’OCIC, à Bruxelles, plusieurs textes préparés par ces Anciennes
Elèves pour des émissions de radio. Voici des extraits du
commentaire radio de Rita McGoldrick, pour l’émission du 2 mars
1932. On remarquera le ton très positif des critiques : « The current
month has to its credit several outstanding productions which should
satisfy the demand of the most fastidious critic of the screen. Any
person who has intelligently planned his evening at the movies might
33
30
initiatives. Citons encore ce groupe de catholiques, à New York, qui
avaient fondé The Art Association, laquelle allait produire des films
comme Victime et Le transgresseur.
A partir de 1929, les choses vont changer. Les catholiques vont
jouer un rôle déterminant dans ce qui va devenir le « code Hays » et
donner naissance, en 1933, à la Legion of Decency (louée comme
modèle par le Pape Pie XI, en 1936, dans son encyclique Vigilanti
Cura) et au National Catholic Office for Motion Pictures. Mais
n’anticipons pas, revenons-en à l’année 1929 et à un certain Martin
Quigley.
Directeur du Exhibitors Herald World, publié à Chicago, Martin
Quigley doit défendre les intérêts des propriétaires de salles. Mais
catholique convaincu, il considère que les films doivent être
respectueux d’un certain nombre de valeurs. S’ils ne le sont pas, la
censure des Etats intervient, ce qui devrait ruiner la carrière
commerciale de ces films. Mais la censure gouvernementale n’est
pas efficace. Dans son Etat, toute une série de films condamnés par
les censeurs, ont pu être présentés au public grâce à l’intervention de
politiciens locaux et de leurs manœuvres. Pour Quigley, c’est
l’industrie cinématographique elle-même qui, en cours de
production, devrait veiller à la qualité morale des films. On n’aurait
plus alors besoin de censure. 34
have seen Metro-Goldwyn-Mayers’s Hell Divers – don’t miss this
air epic, it is too magnificent, too splendid to miss : Arrowsmith,
United Artist’s finely dramatic human interest story of the doctor
whose professional passion eclipsed his personal life ; Warner
Brother’s The Man Who Played God, in which George Arliss has
given not only a dramatic but a superbly artistic performance… ». Le
texte se poursuit en commentant sept autres films et se termine par
cette conclusion : « The monthly list of endorsed pictures issued by
this Bureau is a current reliable guide to the best things on the
screen. » On voit donc que ces anciennes étudiantes catholiques
avaient pris pour option de ne parler que des films intéressants
qu’elles voulaient promouvoir.
34
Hollywood Censured, op. cit. p. 35
31
Au même moment, Will Hays, l’homme clé de l’association
créée par l’industrie cinématographique sous le nom de Motion
Picture Producers and Distributors of America (MPPDA), devant
les réactions croissantes contre le cinéma, pense également que la
solution pour échapper aux attaques constantes des groupes religieux
surtout protestants et des décisions de censure des administrations
des Etats, serait d’organiser l’autorégulation (ou l’autocensure) de
l’industrie cinématographique elle-même. En 1929, il envoie l’un de
ses collaborateurs à Chicago, pour rencontrer le comité de censure
local. Le jésuite FitzGeorge Dinneen fait partie de ce comité. Il est
un des proches de Martin Quigley et du Cardinal George W.
Mundelein. Ce jésuite va mettre en relation Quigley, le Cardinal et
l’envoyé de Hays. Tous pensent que l’Eglise catholique peut jouer
un rôle important dans l’assainissement de l’industrie
cinématographique américaine, via l’établissement d’un code moral
adopté par l’industrie elle-même. L’Eglise catholique est forte de
vingt millions d’Américains, surtout présents dans des centres
urbains, disposant de sa propre presse qui touche chaque semaine
près de six millions de lecteurs. La Cardinal Mundelein n’a aucun
goût
pour
mener
une
campagne
contre
l’industrie
cinématographique. Par contre, il apprécie l'idée de Quigley de voir
l'Eglise catholique offrir à l’industrie cinématographique un code
moral. C’est un autre jésuite, le Père Daniel Lord 35 qui est chargé
d’écrire un projet de code. Le texte est rédigé en novembre 1929,
transmis à Quigley, qui l’apporte à Hays, lequel est enchanté.
Pourtant, le texte insiste à de nombreuses reprises sur la
nécessité, pour le cinéma, d’être plus moral que les autres arts, car il
touche un très vaste public populaire, il pénètre dans tous les milieux
sociaux, il a plus d’influence que le livre. Aussi, le crime ne peut pas
être présenté avec sympathie, les tribunaux ne peuvent être critiqués,
le péché – en particulier celui qui attire, c’est-à-dire le sexe, le crime
organisé, le vol... – doit être évité. La nudité et la semi-nudité, même
belle, n’est pas morale.
La vulgarité, l’obscénité sont
inacceptables… On ne peut se moquer de la religion, de ses
représentants… Nous sommes en 1929 !
35
Hollywood Censored, op. cit. p. 37
32
L’enthousiasme de Hays est loin d’être partagé par les industriels
d’Hollywood, dont un groupe propose un texte alternatif, acceptant
de s’engager seulement à réaliser des films « respectueux du bon
goût ». Le 10 février 1930, Lord est invité à rencontrer les
responsables de l’industrie cinématographique d’Hollywood et à
défendre devant eux le code dont il est l’auteur. Il réussit, contre
toute attente, à les convaincre. On s’interroge encore sur les raisons
qui ont conduit Hollywood, dont les films touchaient 90 millions de
spectateurs par semaine, à accepter les arguments du jésuite, qui les
conduisaient aussi à écarter de leurs films d’importants thèmes
économiques, sociaux et politiques.
A peine accepté par Hollywood, le code va être largement
critiqué et interprété. S’agit-il seulement d’indications dont il faut
appliquer l’esprit ou doit-il être suivi à la lettre ? Cinq cents films
sortaient annuellement des studios d’Hollywood à cette époque. Une
toute petite équipe devait contrôler s’ils respectaient le code. Ce qui
était impossible. De 1930 à 1933, elle tenta d’en assurer le contrôle,
sans y réussir. Aussi, tandis que Will Hays cherchait à défendre son
code, de plus en plus de groupes religieux se mobilisaient contre
l’industrie cinématographique. Martin Quigley 36 , dans des articles et
des éditoriaux fameux de son journal, le Motion Picture Herald,
condamna les « scènes osées » du film de DeMille, Le Signe de la
Croix. 37 La revue des jésuites, America, joignit sa voix aux
critiques. La revue Columbia, publiée par les Chevaliers de Colomb,
titrait ironiquement l’un de ses articles : « Quelqu’un sait-il ce qu’il
est advenu du code ? »
C’est en 1933 que la situation prit un nouveau tournant.
L’Amérique était en pleine crise économique. On ne peut dire que la
hiérarchie catholique, à l’époque, se préoccupait du cinéma. Elle
36
Dans un ouvrage qu’il publia en 1937, Decency in Motion
Pictures, The MacMillan Company, New York, Martin Quigley
conclut que le Production Code n’avait pas réalisé ses promesses et
qu’il n’avait pu, par ses résultats, s’opposer à la montée croissante
des critiques. (p. 77)
37
Soit dit en passant, le film rapporta des millions de dollars au
studio Paramount, à un moment où il frisait la banqueroute !
33
avait d’autres problèmes auxquels il fallait faire face. Pourtant,
l’évêque de Los Angeles – ville que certains considéraient comme la
capitale du péché -, Mgr John Cantwell, très conservateur et même
antisémite 38 fit venir l’un des collaborateurs de Hays, Joe Breen, un
catholique, chargé précisément à Hollywood de lire les scénarios et
de veiller à leur qualité morale. Mgr Cantwell voulait dénoncer
l’inefficacité du code et chercher un remède plus approprié. Il voulait
par tous les moyens assainir la production cinématographique, allant
même jusqu’à rencontrer le président de la Banque d’Amérique, à
Los Angeles, grand financier des studios d’Hollywood, en lui
annonçant que l’Eglise allait condamner le cinéma et tous ceux qui le
soutenaient, provoquant la panique de ce banquier lui aussi très
catholique.
On constate parfois, dans l’histoire, qu’il a fallu un étrange
concours de circonstances pour qu’un événement se produise. C’est
bien le cas ici. En effet, au moment où l’évêque de Los Angeles se
mobilise, le cardinal Mundelein, de Chicago, demande au Père Lord,
l’auteur du code, de venir faire rapport à la conférence des évêques,
réunie à Washington. A cette même période, le nouveau délégué
apostolique du Saint-Siège aux Etats-Unis, Mgr Cicognani, dans son
premier discours public, invite les catholiques « au nom du Seigneur,
du Pape, des évêques… de se mobiliser en vue de la purification du
cinéma ». 39 A la réunion de Washington, Lord fait part de toute sa
déception. Mgr Cantwell domine les débats et obtient, en décembre
1933, la création d’un Comité Episcopal du Cinéma, dont il sera
membre. Mais avant même que le comité ne passe à l’action,
38
L’industrie cinématographique d’Hollywood est entre les mains
des Juifs, disait-il, considérant que 75% des « artistes » aux deux
côtés de la caméra sont des païens !
39
« Members of the Church, he intoned, were called by God, the
pope, the bishops and the priest to a united and vigorous campaign
for the purification of the cinema, which had become a deadly
menace to morals. » James M. Skinner, The Cross and the Cinema,
op. cit. p.34 – Selon Gregory D. Black, dans Hollywood Censored,
Mgr Cicognani aurait rencontré Quigley avant de prononcer ce
discours et aurait accepté d’y introduire le passage en question. (op.
cit. p. 162)
34
d’autres évêques, gagnés par l’esprit de campagne, prennent des
initiatives.
Le 25 mai 1934, le Cardinal Dougherty, de Philadelphie, ordonne
à tous les fidèles de se tenir éloignés du cinéma, sous peine de
péché. 40 Dans le diocèse de Chicago, la censure catholique va
jusqu’à condamner des films comme Catherine la Grande et La
Reine Cristina, parce qu’ils présentent des femmes dont les
comportements ne pourront jamais être considérés comme
conformes à la morale chrétienne.
C’est alors que le Comité Episcopal pour le Cinéma fait appel à
Martin Quigley, lequel met en garde contre une attitude aussi
radicale que celle du Cardinal de Philadelphie, car après un moment,
il lui semble inévitable que les chrétiens retourneront au cinéma pour
voir précisément les films qu’on leur aura dit d’éviter. Il propose
plutôt de créer une commission qui serait chargée de dresser une liste
de films recommandables et d’inviter les fidèles à ne pas aller voir
les films ne figurant pas sur cette liste. Il est d’avis qu’il faut créer un
système de classification, par âges, de telle sorte que certains films
produits par Hollywood ne soient vus que par des publics adultes.
Poursuivant sa réflexion, le comité aboutit à l’idée de créer une
« Légion pour la décence », invitant chaque catholique à un serment,
celui de n’aller voir aucun film qui ne respecte pas la décence et la
morale chrétienne. 41
40
« …stay away from all of them… This is not merely a counsel but
a positive command, binding all in conscience under pain of sin. »
James M. Skinner, op. cit. p. 35
41
Voici – car c’est une pièce particulièrement révélatrice - le texte
original de ce serment : « I wish to join the Legion of Decency, which
condemns vile and unwholesome motion moving pictures. I unite
with all who protest against them as a grave menace to youth, to
home life, to country and religion.
I condemn absolutely those salacious motion pictures which, with
other degrading agencies, are corrupting public morals and
promoting a sex mania in our land.
I shall do all that I can to arouse public opinion against the
portrayal of vice as a normal condition of affairs and against
35
L’idée aussitôt lancée, des Légions se créent dans plusieurs
diocèses, invitant les catholiques à prêter serment, soit lors de la
messe du dimanche, soit dans les écoles, soit lors de démarches de
porte à porte. Dès la fin de 1934, on estimait que sept à neuf millions
de catholiques avaient prêté serment. Des groupes de protestants et
de juifs intéressés par la démarche, étaient invités à prêter un serment
adapté.
Au moment de sa création par le Comité Episcopal, nul n’avait
une idée précise à propos de l’avenir de la Légion pour la décence.
S’agissait-il d’une action temporaire qui par son ampleur allait
obliger l’industrie cinématographique à mieux appliquer le code
Hays ? Ou fallait-il mettre en place une institution plus permanente ?
D’autres questions cruciales se posaient. Il fallait indiquer aux
chrétiens quels films aller voir et quels films ne pas aller voir ? Qui
décidait de la valeur des films ? Plusieurs diocèses avaient
commencé à publier leurs propres classifications, présentant des
jugements différents, parfois contradictoires. Dans leur zèle excessif,
certains prêtres condamnaient comme immoraux des films que
d’autres jugeaient convenir aux familles.
depicting criminals of any class as heroes and heroines, presenting
their filthy philosophy of life as something acceptable to decent men
and women.
I unite with all who condemn the display of suggestive
advertisements on billboards, at theatre entrances and the
favourable notices given to immoral motion pictures.
Considering the evils, I hereby promise to remain away from all
motion pictures except those which do not offend decency and
Christian morality. I promise further to secure as many members as
possible for the Legion of Decency.
I make this protest in a spirit of self-respect, and with the conviction
that the American public does not demand filthy pictures, but clean
entertainment and educational features. » In James M. Skinner, op.
cit. p. 37
36
Il était nécessaire de créer une seule classification nationale. Le
diocèse de Chicago se disait prêt à assumer cette tâche. Le Père
Dineen continuait à y diriger le comité de censure. Il voulait imposer
la sienne comme nationale. De novembre 1934 à février 1936, la
branche de Chicago de la Légion pour la décence assura
effectivement la classification nationale des films. Mais certains,
dont Martin Quigley, dénonçaient cette pratique, disant qu’un seul
prêtre s’établissait lui-même comme l’unique censeur voulant diriger
toute l’industrie cinématographique du pays. Cette question
s’envenima de plus en plus lorsqu’on découvrit que le Père Dineen
ne connaissait pas les films que sa liste condamnait, car c’était une
collaboratrice qui établissait la classification. Elle était par ailleurs
membre de la police locale, et, à cause de son origine irlandaise,
avait développé une aversion vis-à-vis de tous les films à contenu
britannique. Comme Chicago n’était pas le lieu de première sortie
des films, et que certains films n’y étaient même pas présentés, les
listes de Dineen étaient vieillies et incomplètes. On découvrit même
que certains films avaient été classifiés sans que sa collaboratrice ne
les ait vus !
Certains s’interrogeaient déjà sur l’influence réelle de la Légion
et sur le respect, par les catholiques, d’un serment prononcé dans
l’église ou dans la classe, sous la pression du groupe. Ainsi, en août
1934, le film Of Human Bondage commençait sa carrière à
Baltimore. Il avait été condamné par le Légion de Chicago et des
prêtres faisaient le piquet à l’entrée de la salle. Pourtant, le film bâtit
tous les records d’entrée. Ce qui fit écrire par un journaliste du
Baltimore Sun qu’à cause des catholiques « il avait eu toutes les
peines du monde pour entrer dans une salle de cinéma au cours des
trois dernières semaines ». 42
Hays voulut en savoir plus sur l’influence de la Légion. Il
chargea l’un de ses collaborateurs de faire le tour de vingt villes des
Etats-Unis pour mesurer les dommages qu’elle causait à l’industrie
cinématographique. Ce collaborateur revint de sa mission en
concluant que les évêques avaient beau parler de millions de
membres, la Légion n’était pour lui qu’un bluff. Seules quatre villes :
42
Hollywood Censored, op. cit. p. 187
37
Philadelphie, San Francisco, Cincinnati et St. Louis avaient des
groupes actifs de la Légion. D’ailleurs, à la fin de l’année 1934, les
revenus de l’industrie cinématographique américaine dépassaient
ceux de l’année précédente. Certains attribuaient à la Légion ce
regain d’intérêt pour le cinéma !
Mais Hays ne va pas utiliser cette information pour s’attaquer à la
Légion. En fait, il y voit un allié lui permettant d’imposer plus
facilement son code aux studios d’Hollywood, qu’il invite à préférer
l’autocensure de l’industrie, qu’il représente, plutôt que la censure
politique des Etats ou religieuse de la Légion.
La classification proposée par le diocèse de Chicago n’étant pas
satisfaisante, le Comité Episcopal pour le cinéma chercha une autre
solution. En son sein, la conviction grandit qu’il fallait créer un
bureau national de la Légion et que le siège de son comité de
classification ne pouvait être à Los Angeles, trop près de l’influence
d’Hollywood, mais plutôt à New York, ville où avaient lieu toutes
les premières sorties des films. D’ailleurs, n’y avait-il pas déjà à
New York cette Fédération Internationale des Anciennes Etudiantes
Catholiques, qui, depuis 1922, avait acquis une belle expérience en
classification des films ? Plus d’une centaine de femmes, appartenant
à deux groupes, l’un sur la côte est, l’autre sur la côte ouest,
assuraient la critique des films selon les principes de Hays : « Louez
les bons films, ignorez les autres ». 43 Le Comité épiscopal décida
donc d’ouvrir un bureau national à New York et de confier, à partir
de février 1936, la classification des films à ces dames de la
Fédération des Anciennes Etudiantes Catholiques. Mais la Légion
leur enjoignait d’abandonner la classification positive qui avait été
jusque là leur pratique. Il n’était plus question de louer les bons films
et de passer les mauvais sous silence. S’il fallait recommander un
film, c’était la responsabilité de l’évêque local. Quatre catégories
furent imposées à ces dames : « A1 » pour les films qui sans
objection pouvaient être présentés à tout public, « A2 »pour les films
qui sans objection pouvaient être présentés à des adultes, « B » pour
les films qui étaient en partie sujets à caution et « C » pour les films
condamnables.
43
Hollywood Censored, op. cit. p. 221
38
En 1936, de nombreux indices permettaient de considérer que la
Légion pour la décence avait renforcé l’influence du code Hays sur
l’industrie cinématographique. A Hollywood, celui qui devait
appliquer le code, Breen, avait pu imposer des règles morales aux
producteurs. Cette année-là, avec son équipe, il avait revu 1200
scénarios, tenu 1400 réunions avec les producteurs, les réalisateurs et
les scénaristes, visionné 1459 films, écrit plus de 6000 avis. Il n’avait
rejeté que 22 scénarios. 44 L’Eglise catholique américaine pouvait se
réjouir : sa campagne avait réussi à moraliser Hollywood. Mais sa
campagne avait aussi eu d’autres effets. Dans ses rapports à Will
Hays, Breen, en 1935, rapportait que 23,5 pour cent des films
d’Hollywood abordaient des problèmes sociaux. L’année suivante, le
pourcentage tombait à 19,4. En 1938, 12,4 pour cent des films
produits en Californie avaient un thème social. En 1939, ils n’y avait
plus que 9,2 pour cent des films qui abordaient de tels thèmes. En
1941, Will Hays pouvait annoncer à un sénateur américain que
moins de 5 pour cent des films d’Hollywood avaient un contenu
politique ou social. Breen avait même réussi à réduire Les raisins de
la colère, tiré du roman de critique sociale de John Steinbeck, à une
« histoire d’amour maternel ». 45
En même temps, le cinéma gagnait un public de plus en plus
large : en 1938, 83 millions d’Américains voyaient un film chaque
semaine. Dans le monde, les spectateurs de cinéma s’élevaient
hebdomadairement à quelque 220 millions ! 46 On pouvait donc
croire, aux Etats-Unis, que la censure garantissait une meilleure
qualité des films et qu’elle était source d’un plus grand succès
commercial.
Lorsque le 29 juin 1936, le Pape Pie XI publia son encyclique
Vigilanti Cura (De Cinematographicis Spectaculis), consacrée au
cinéma, - inspirée, disent certains, directement par Martin Quigley
47
- les évêques américains d’une part, Hays et Breen d’autre part,
44
Hollywood Censored, op. cit. p. 238
Hollywood Censored, op. cit. p. 287
46
Hollywood Censored, op. cit. p. 239
47
Hollywood Censored, op. cit. P. 238
45
39
pouvaient être heureux. Le Pape lui-même estimait qu’ils avaient
réussi à assainir le cinéma 48 . Il invitait les catholiques du monde
entier à suivre l’exemple de la Légion pour la décence.
Au Québec
Comme dans bien d’autres pays, le cinéma va pénétrer dans le
public du Canada, et en particulier de la province du Québec, en
s’appuyant sur l’Eglise. Les premières projections vont montrer La
Passion, dont de nombreuses versions vont être proposées,
accompagnées de commentaires à lire au public. Lorsque celui-ci a
appris à apprécier ce nouveau média, les sujets de films deviennent
de plus en plus profanes. L’attitude de l’Eglise va alors changer.
La première difficulté pour l’Eglise, c’est l’organisation de
projections cinématographiques le dimanche, qui est le seul jour de
congé. Or, l’observance du « jour du Seigneur » est une tradition fort
respectée. De 1907 à 1920, une Lord’s Day Alliance va même faire
campagne pour le respect du dimanche. Lorsque les salles se
multiplient, le clergé va essayer de faire interdire leur ouverture le
dimanche. Dès 1907, les salles ouvertes le dimanche devront payer
une amende. Cette loi sera en vigueur jusqu’en 1912. Cette année-là,
l’archevêque de Montréal, Mgr Bruchési, annoncera qu’il bénira le
politicien qui aura le courage de faire interdire le cinéma. 49
48
L’encyclique s’ouvrait par cette phrase : « Nous avons appris
l’initiative providentielle, déjà riche de salutaires résultats et pleine
de promesses plus heureuses encore, que, voilà plus de deux ans
déjà, vous avez jugé bon de prendre et d’appeler Légion de la
décence, dans le but d’anéantir, par une croisade sacrée, les
pernicieux effets du cinéma. »
49
Voir Germain Lacasse, De Passions en passions : le cinéma des
débuts au Québec, in Cosanday Roland, André Gaudreault, Tom
Gunning, Une invention du diable ? Cinéma des premiers temps et
religion, Les Presses de l’Université Laval, Sainte-Foy, Québec,
1992, pp. 81 à 87
40
En Amérique latine
Le Cinématographe des frères Lumière débarque en Amérique
latine au cours de l’année 1896, grâce aux opérateurs Gabriel et
Bernard Veyre, qui visiteront plusieurs villes du Mexique, de Cuba,
de Colombie, de Panama et du Venezuela. 50 Ils rencontrent
cependant sur le terrain latino-américain la présence du vitascope
d’Edison.
A Mexico, en 1896, la projection du Coucher de la mariée
provoque l’indignation de l’Eglise et un scandale dans la presse. 51
En 1908, les salles de cinéma se sont multipliées. Les nouvelles
salles qui ouvrent leurs portes, comme « La Arcada » annoncent
leurs engagements. Il est assez significatif d’y trouver : « la direction
est très attentive à ne pas acquérir des vues immorales… » 52 En
1909, un propriétaire de salle, José Alcaide, à Mexico, est le premier
à vouloir intéresser le public à des informations sur les films qu’il
présente : noms des interprètes, auteur du scénario, directeur du film,
de la musique… bref à lancer les premiers éléments des ciné-clubs et
de la culture cinématographique. Dès 1912, un mouvement se
développe au Mexique pour reconnaître le cinéma non seulement
comme un divertissement, mais comme un moyen éducatif. 53
A partir de 1911, après la chute du gouvernement de Porfirio
Díaz, une vague de moralisme s’empare du Mexique, et des mesures
sont prises pour censurer les films. Mais le coup d’état de 1913
réduit ces mesures. Un décret fut publié pour interdire « les vues qui
50
Fundacion del Nuevo Cine Latinoamericano, Cine
latinoamericano (1896-1930), Consejo Nacional de la Cultura
(CONAC), FONCINE – FUNDACINE UC, Caracas, Venezuela,
1992
51
Cine latinoamericano, op. cit. p. 233
52
Cine lationamericano, op. cit. p. 240 : « … la gerencia tiene
mucho cuidado en no adquirir vistas immorales… »
53
Ibid., p. 244 : « El cine ya no es un medio de diversión sino
también de aprender… »
41
montrent des délits, si ces mêmes vues ne contiennent pas le
châtiment des coupables ».
En 1917, une étrange polémique surgit au Mexique entre le
théâtre et le cinéma. Le théâtre est considéré comme un art éducatif,
alors que le cinéma corrompt les spectateurs. Ce n’est pas l’opinion
de Jacobo Granat, le propriétaire de l’une des salles, le Salón Rojo,
qui écrit : « On estime que l’écran ne montre que des crimes, des
obscénités, des personnes nues, des scènes d’amours adultères, parce
que cela convient à certains intérêts, mais on oublie que c’est au
cinéma que l’on doit la révélation des grandeurs humaines, les
enchantements de la nature, la reconstruction des épopées et des
événements historiques de toutes les époques et la grandeur de la
mise en scène impossible à réaliser dans tout autre spectacle, quelle
que soit son importance. » 54 En 1918, La Virgen de Guadelupe,
réalisée par l’Américain Geo. A. Wright, sort sur les écrans du
Mexique. L’annonce du film est accompagnée par une note élogieuse
du Vicaire Général de Mexico, qui le recommande « à tous les bons
catholiques ». 55
La même année, le Mexique connaît une autre polémique à
propos de la censure des films, laquelle est violemment critiquée
dans la presse. Un des journalistes écrit : « La morale est quelque
chose qui varie selon les âges, le lieu et le contexte ; un concept aussi
variable ne peut servir de base à aucun jugement. Comment le
gouvernement va-t-il faire pour capter une idée aussi volatile de ce
qui est moral ou ne l’est pas afin de l’appliquer aux films ? » 56 En
1920 pourtant, le gouvernement mexicain créera un Département de
censure, en argumentant qu’une censure existe depuis plusieurs
années aux Etats-Unis.
En 1929, un laïc passionné de cinéma, M. Edelmiro Traslosheros,
réunit un groupe de Chevaliers de Colomb, avec lesquels il va
commencer à classifier les films. Cette classification paraît dès 1931,
sous forme de listes miméographiées, lesquelles seront reproduites
54
Ibid., p. 251
Ibid., p. 255
56
Ibid., p. 258
55
42
plus tard, en livres, couvrant la période de 1931 à 1956. M.
Traslosheros et ses Chevaliers de Colomb vont, après la parution de
l’encyclique Vigilanti Cura, créer la Legion Mexicana de la
Decencia. 57 C’est en 1937, que l’épiscopat mexicain mandate
officiellement cette organisation pour la sélection des films. La
Legion va publier un bulletin hebdomadaire sous le titre
Appreciaciones et va fournir des « instructeurs religieux » pour aider
les réalisateurs à présenter correctement les scènes religieuses de
leurs films. Le texte de la promesse sera présenté au dos d’une image
de Notre-Dame de la Guadeloupe. C’est à elle que les fidèles font
promesse de s’interdire le spectacle des films proscrits. Le président
de cette Legion, M. E. Traslosheros, fera rapidement partie du
comité directeur de l’OCIC, et proposera, en 1939, la collaboration
de son organisation pour publier la version espagnole du bulletin
d’informations internationales.
Au Brésil, dès 1919, les catholiques lancent une publication
cinématographique qui porte le titre de A Tela (l’écran). 58 Après la
publication de Vigilanti Cura, l’épiscopat brésilien organisera à son
tour l’Action catholique cinématographique.
Comme dans bien d’autres pays, les premiers films tournés au
Pérou relatent des événements religieux, comme cette sortie de
messe La salida de misa de la iglesia de San Pedro, enregistrée le 23
février 1904 59 , ou ces Películas de la Corporación en la ceremonia
ofrecida para celebrar al Papa, qui datent de 1908.
Gabriel Veyre, projectionniste des Frères Lumière, avait présenté
le premier spectacle du Cinématographe le 24 janvier 1897, à La
Havane. Le 7 février suivant, Veyre filmait les exercices des
pompiers de la ville. Ce fut le premier film réalisé à Cuba. En janvier
1914, s’ouvrait à La Havane une salle de cinéma dénommée Le
57
Les catholiques parlent du cinéma, Editions Universitaires, Paris,
Bruxelles, 1948, p. 170
58
Les Informations de l’OCIC, Tome V, n°1, juillet-octobre 1944,
p.4
59
Giancarlo Carbone, El cine en el Perú : 1897 – 1950, Testimonios,
Universidad de Lima, 1991, p. 57.
43
cercle catholique (Círculo Católico), installée dans la rue Egido n°2.
Cette salle annonçait des « projections instructives, récréatives et
morales ». En 1915, un cercle catholique réservé aux ouvriers offrait
des « films strictement moraux ». L’entrée coûtait 10 centavos. 60
60
Walfredo Piñera y Caridad Cumaná, Mirada al cine cubano,
Editions OCIC, Bruxelles, 1999
44
Bibliographie
Béguin Marcel, Le cinéma et l’Eglise, 100 ans d’histoire(s) en
France, Les Fiches du cinéma, Paris, 1995
Black Gregory D., Hollywood Censored, Morality Codes, Catholics,
and the Movies, Cambridge University Press, NY, 1994
Bonneville Léo, Soixante-dix ans au service du cinéma et de
l’audiovisuel – OCIC, Fides, Québec, 1998
Carbone Giancarlo, El cine en el Perú : 1897 – 1950, Testimonios,
Universidad de Lima, 1991
Collectif, Les catholiques parlent du cinéma, Editions Universitaires,
Paris, Bruxelles, 1948
Cosanday Roland, André Gaudreault, Tom Gunning, Une invention
du diable ? Cinéma des premiers temps et religion, Les Presses de
l’Université Laval, Sainte-Foy, Québec, 1992
Cosandey Roland, Welcome Home, Joye ! – Film um 1910, Aus der
Sammlung Joseph Joye (NFTVA, London), KINtop Schriften 1,
Stadtkino Basel, Stroemfeld/Roter Stern, 1993.
Dibbets Karel, Sprekende films, De komst van de geluidsfilm in
Nederland 1928-1933, Otto Cramwinckel Uitgever te Amsterdam,
1998
45
Fundacion del Nuevo Cine Latinoamericano, Cine latinoamericano
(1896-1930), Consejo Nacional de la Cultura (CONAC), FONCINE
– FUNDACINE UC, Caracas, Venezuela, 1992
Groupe Médiatech de la Faculté de théologie de Lyon, Les médias,
textes des Eglises, Centurion, Paris, 1990
Piñera Walfredo y Caridad Cumaná, Mirada al cine cubano,
Editions OCIC, Bruxelles, 1999
Quigley Martin, Decency in Motion Pictures, The MacMillan
Company, New York, 1937
Rittaut-Hutinet Jacques, Le cinéma des origines, Les Frères Lumière
et leurs opérateurs, Editions du Champ Vallon, 01420 Seyssel, 1985
Rudolf Dr. et Dr. Richard Emele, L’effort catholique en Autriche, in
Revue Internationale du Cinéma, n° 11, 1952
Schmitt Heiner, Kirche und Film, Kirchliche Filmarbeit in
Deutschland von ihren Anfängen bis 1945, Harald Boldt Verlag –
Boppard am Rhein, 1997
Skinner James M., The Cross and the Cinema, The Legion of
Decency and the National Catholic Office for Motion Pictures, 19331970, Praeger, Westport, Connecticut, 1993
Viganò Dario, Un Cinema Ogni Campanile, Chiesa e Cinema nella
Diocesi di Milano, Editrice Il Castore, Milano, 1977
46
Index
Chollet ...............................16
Cicognani...........................36
Ciné-Journal ......................12
Cinématographe...........29, 43
Círculo Católico.................46
code Hays ....................38, 40
Coissac.........................13, 14
Columbia .....................31, 35
Comité Episcopal du Cinéma
.......................................36
Coucher de la mariée.........43
A
A Tela................................ 45
Alcaide .............................. 43
America............................. 35
Annonciation ..................... 15
Appreciaciones.................. 45
B
Bailly de Surey.................. 13
Baltimore Sun.................... 39
Benoît XV ......................... 18
Bernadette et les apparitions
de Lourdes..................... 13
Bild und Film. Zeitschrift für
Lichtbilderei und
Kinematographie........... 21
Biograph ........................... 30
Bonne Presse..................... 13
Borromaeum ..................... 15
Brabo Films ...................... 19
Breen........................... 35, 40
Brenninkmeyer.......24, 25, 28
Brohée......................... 20, 27
Bruchési ............................ 42
D
Das Lied der Schwarzen
Berge..............................27
Das Meer Ruft....................28
De Mille.............................31
DeMille..............................35
Der Kleine Pit ....................28
Deutsche Eidophon Film
GmbH.......................27, 28
Deutsche Filmzeitung ........23
di Valmarana......................18
Díaz....................................43
Dineen................................38
Dinneen..............................33
Divini illius magistri ..........23
Dougherty ..........................36
Dureau ...............................12
C
C&A............................ 24, 29
Cantwell ............................ 35
Canziani ............................ 18
Catherine la Grande ......... 36
Chaplin.............................. 31
Chapuis ............................. 11
Charost .............................. 17
Chevaliers de Colomb....... 35
Choisir .............................. 15
E
Eco degli Oratori...............18
Edison ..........................30, 43
Eidophon................24, 27, 28
Ernst...................................24
Etoile Films........................14
47
Exhibitors Herald World... 33
K
F
Kirchner .............................13
Köhler ................................28
Könemann........24, 25, 26, 28
KRO...................................25
Fascinateur ....................... 13
Fédération
cinématographique
diocésaine ..................... 18
Fédération Internationale de
la Presse Cinématographique ...................... 20
Fédération Internationale des
Anciennes Etudiantes
Catholiques ............. 31, 40
Féron-Vrau........................ 13
Fiches du cinéma .............. 15
Filmrundschau .................. 23
Fox .................................... 31
L
La Arcada ..........................43
La Passion .........................42
La Passion de Nancy .........13
la Passion de Notre-Seigneur
.......................................13
La procession du Saint Sang
de Bruges avec cortège
historique .......................19
La Reine Cristina...............36
La salida de misa de la
iglesia de San Pedro ......45
La Samaritaine au puits de
Jacob..............................13
La sortie du consistoire au
Vatican...........................13
La Virgen de Guadelupe ....44
Le bon cinéma....................21
Le Signe de la Croix. .........35
Le transgresseur ................32
Legion Mexicana de la
Decencia ........................45
Legion of Decency .............32
Légion pour la décence.....38,
40, 42
Leo-Film ............................24
Leo-Filmgesellschaft..........21
Leohaus..............................23
Les Apparitions de Lourdes13
Les dossiers du cinéma ......15
Les raisins de la colère ......41
Lichtbilderei GmbH ...........21
G
Gaspari .............................. 16
Gesek ................................ 20
Gofilex .............................. 29
Granat................................ 44
Griffith .............................. 31
H
Hays .......................32, 33, 34
Hermans .................25, 26, 27
Hinfilm .............................. 27
Hinrich .............................. 28
I
Internationale Eidophon N.V
...................................... 26
J
Janssen .............................. 26
Jeanne d’Arc ..................... 13
Joye ................................... 15
2
Lichtbilderleih-institute..... 21
Lord............................. 34, 36
Lord’s Day Alliance .......... 42
Lumière ..................11, 30, 43
Películas de la Corporación
en la ceremonia ofrecida
para celebrar al Papa....45
Pie X ..................................14
Pie XI.........23, 27, 29, 32, 41
Pieper .................................21
Piffl ....................................17
M
Mesguich........................... 12
MGM................................. 31
Motion Picture Herald, ..... 35
Motion Picture Producers
and Distributors of
America ......................... 33
Muckermann ..................... 23
Mundelein ................... 33, 36
Q
Quigley ............32, 34, 38, 41
R
Reymond............................15
Rivista del Cinematografo .18
RKO ...................................31
Rorate ................................28
Roxy ...................................31
Rummler ............................20
N
Natge................................. 28
National Board of Review . 31
National Catholic Office for
Motion Pictures............. 32
Neuland-Kinematographie
GmbH............................ 22
nickel-odeons .................... 30
S
Sacrée Congrégation
Consistoriale ..................12
Salón Rojo .........................44
Sennett ...............................31
Shaefe Chase......................30
Steinbeck ...........................41
O
OCIC......................24, 25, 45
Of Human Bondage........... 39
Office Catholique
International du Cinéma 20
Opitz.................................. 19
Ottaviani............................ 28
T
Terra Film ..........................26
The Art Association............32
Tobis ..................................25
Traslosheros.......................44
TriErgon.............................24
Tuschinski Theatre.............28
P
Pacelli.......................... 26, 28
Paramount......................... 31
Passion.............................. 13
Passion d’Oberam-mergau 19
U
Universal ...........................31
3
V
Vitagraph .....................30, 31
Veyre........................... 43, 46
Victime .............................. 32
Vigilanti Cura ........32, 41, 45
Vinzentianum.................... 15
W
Warner Bros ......................31
Wright................................44
4